Une très courte histoire du conflit Antideutsch vs antiimpérialistes – AK Wantok

Au début des années 19901, deux tournants produisirent, chacun à sa manière, une réflexion spécifique au sein du mouvement autonome et préparèrent le terrain à l’avènement d’une scène « antideutsch2 » qui, quelques années plus tard, exerça une influence considérable sur les discussions dans le milieu autonome :

1) Au sein des groupes autonomes militants, les évidences antiimpérialistes et les séparations simplistes entre « antisémitisme » et « antisionisme » furent progressivement remises en cause. Le texte « Gerd Albartus est mort »3, rédigé par des membres des Cellules Révolutionnaires (CR)4, les écrits du groupe autonome L.U.P.U.S5 ou l’essai « L’héritage incompris »6 d’Ingrid Strobl furent à la fois des moments de confrontation réflexive avec l’antisémitisme de gauche et des interventions au sein de celles-ci solidaires avec ses objectifs.

2) En 1990, une « fraction minoritaire » quitta le Kommunisticher Bund7 sur la base d’une opposition sans compromis à la menace imminente d’une restauration d’un État-nation allemand intégral. L’importance accordée à l’antisémitisme dans les analyses et la praxis de la gauche, le rapport à Israël et à la Palestine ainsi que la critique de l’antiimpérialisme étaient au centre des discussions. Lors de la guerre du golfe en 1991, un premier conflit éclata autour de l’héritage des idéaux des Lumières, de la menace islamiste et de la nécessité d’une intervention militaire. On attribue à la « fraction minoritaire » du KB, qui fonda en 1992 la revue Bahamas, la paternité du terme « antideutsch ». Les discussions initiales qui émanèrent de ces mouvements nous apparaissent comme quelque chose de positif. Il s’agissait d’intervenir au sein d’une gauche où l’on ne s’attardait quasiment jamais sur Auschwitz et la Shoah. Il semblait plus important de se confronter aux crimes d’autres États, les États-Unis en tête, qu’à l’histoire allemande, on ne s’intéressait ni aux coupables allemands ni aux survivant-es, et, comme le formule Ingrid Strobl, les victimes juives du national-socialisme « étaient une nouvelle fois envoyées à gauche dans les wagons du souvenir »8. L’antisémitisme, peu évoqué, était thématisé comme une forme de racisme. Il n’existait absolument aucune réflexion sur ses caractéristiques propres. On attribuait ainsi une responsabilité partielle aux juifs et juives dans leur propre extermination : on réinterprétait l’histoire en faisant du sionisme le responsable de l’antisémitisme et on critiquait la passivité supposée des victimes de la Shoah.

On conférait un rôle historique spécial aux juifs et juives. Aucun autre État qu’Israël ne faisait l’objet d’autant d’attention de la part de la gauche radicale, aucun autre conflit n’était traité avec autant de colère, de ténacité et d’intensité, aucun autre pays ne se voyait privé de son droit à l’existence. La réflexion critique épargnait largement plusieurs épisodes extrêmement dérangeants de l’histoire de la gauche comme la prise d’otage d’Entebbe9. À cet égard, les nouvelles orientations du mouvement autonome que nous avons mentionnées paraissaient importantes. Elles étaient cruciales dans la mesure où elles visaient une confrontation interne avec les positions du mouvement, ses propres contradictions, sa politique et ne se fondaient pas sur la diffamation d’autrui ni sur la volonté de blanchir sa propre perspective et la certitude d’appartenir au camp des « justes ». Cet extrait de l’essai des CR, « Gerd Albartus est mort », constitue peut-être la meilleure description de cette position auto-critique :

« Notre crainte légitime de travailler pour le mauvais camp ne doit pas nous donner carte blanche et nous faire ranger toute la saleté sous le tapis. Elle a trop souvent servi de prétexte pour légitimer notre propre silence. Peut-être devrions-nous penser autrement, apprendre que la duperie et l’auto-illusion contribuent bien plus à notre échec que des controverses ouvertes autour de nos contradictions internes, même si notre adversaire risque de les utiliser à leur avantage. Celui/celle qui rêve de libération, celui/celle qui ne veut rien savoir des parts d’ombre de la libération nationale, s’accroche à des conceptions révolutionnaires naïves qui ne résistent pas à la réalité de la lutte. Nous ne voulons pas nous agripper à des légendes et à des images qui relèvent bien davantage de projections naïves et de profonds refoulements que de notre propre vécu. Qui servons-nous quand nous simulons une fausse unité sous la bannière de l’internationalisme pendant que derrière les coulisses les contradictions s’entrechoquent ? Nous ne saurons quoi faire avec les contradictions politiques et idéologiques qui se présentent à nous que si nous nous y confrontons sans illusion. (…) La violence dans nos rangs était un tabou jusque là et nous sommes pris d’effroi quand cette violence nous touche directement. C’est une critique que nous devons accepter. Nous n’avons pas d’excuse à cet égard. »10

D’une portée limitée dans un premier temps, les conséquences pratiques de ces discussions se firent de plus en plus ressentir au fil des années 1990: les keffiehs et drapeaux palestiniens furent remis en question de même que la distinction autrefois évidente entre antisionisme et antisémitisme, les fantasmes de normalisation du nationalisme allemand furent dénoncés et une nouvelle analyse du conflit au Moyen-orient et du rôle géopolitique d’Israël, qui tenait compte également de contexte de l’histoire allemande, émergea.

On se mit à critiquer la conviction selon laquelle l’antiimpérialisme exige une solidarité inconditionnelle avec les « luttes de libération  », dont le contenu ne devait pas être influencé par les métropoles, et la praxis qui en découlait. Des contradictions, comme la référence à un mythe du peuple pourtant contraire à des buts progressistes, faisaient maintenant l’objet de débats. Ces évolutions favorisèrent une sensibilisation notable à l’histoire du national-socialisme, à la continuité de l’antisémitisme et à la menace néo-nationaliste. En 1995, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la libération du national-socialisme, on discuta pour la première fois dans les milieux autonomes et antifa du travail forcé sous le nazisme et des réparations. Ces discussions s’accompagnèrent aussi des premières prises de contact avec des survivant-es de la Shoah.

En parallèle, le champ des conflit s’élargissait de plus en plus au sein du mouvement autonome. La différenciation croissante entre les conceptions des groupes antideutsch et les positions antiimpérialistes plus traditionnelles conduisit à toujours plus de polémiques et de provocations. Une identité antideutsch – ou «  solidaire avec Israël  » – de plus en plus affirmée émergea qui se démarquait des autres groupes autonomes.

A la fin des années 1990 au plus tard, la scène antideutsch s’était formé comme une mouvance particulière au sein du mouvement autonome. On se mit à porter des badges et des drapeaux israéliens (ou américains ou britanniques), l’antisionisme passait pour une forme d’antisémitisme quelque soit le contexte, le militarisme devint acceptable, des évidences de la gauche radicale comme l’antisexisme et l’antiracisme furent remises en cause, la politique israélienne et américaine défendue inconditionnellement et l’Islam déclaré nouvelle menace principale pour les juifs et les juives. L’antisémitisme, auparavant critiqué dans le cadre de la politique de la gauche, était maintenant projeté sur les États arabes qui devaient en conséquence être combattus – avec tout les moyens et alliés possibles – afin de leur amener de force les Lumières (occidentales) préalables à l’émancipation et au communisme. Certains groupes, comme la rédaction de la Bahamas, se distancièrent de plus en plus de la gauche radicale qu’ils dénonçaient aussi comme une « collaboratrice » de l’« islamo-fascisme ».

Les attentats du 11 septembre 2001 conduisirent à un renforcement de ces positions dans la scène autonome. De l’autre côté, les antiimpérialistes cultivaient un antiaméricanisme et antisionisme radical et revendiquaient une solidarité inconditionnelle avec les mouvements de résistance antiimpérialistes, quelque soient leurs fondements et leurs visions politiques. Les conséquences de cette polarisation furent désastreuses. Les divisions allèrent jusqu’à la confrontation physique.

Malgré l’accentuation de ces conflits, il convient d’insister sur le fait q’une grande partie du mouvement autonome refusa de se positionner au sein d’une répartition binaire entre « Antideutsch  » et « antiimpéralistes ». Il serait également faux de penser que le débat initial sur l’« antisémitisme de gauche » ne se serait déroulé que dans le cadre de ce conflit.

Au contraire, dans la confrontation entre Antideutsch et antimpérialistes, toute discussion sur le contenu semblait disparaître au profit de luttes de pouvoir idéologiques. Malheureusement celle-ci occupaient une partie plus importante de l’espace public que les discussions bien moins spectaculaires, mais à bien des égards plus constructives, qui se tenaient dans l’ombre. Les débats de fond sur le renouvellement de la critique du capitalisme, sur le nationalisme et l’antisémitisme tendaient à être invisibilisés dans ces disputes, tandis que le conflit « Antideutsch vs antiimpérialistes » devenait le point de référence autour duquel tous et toutes devaient se positionner, qu’ils et elles le veuillent ou non.

L’ensemble des débats autour de l’antisémitisme de gauche a changé un certain nombre de choses. Ingrid Strobl écrivait en 1994 :

« La politique d’occupation allemande, la tentative meurtrière d’un nouvelle ordre européen sous domination allemande et l’extermination des juifs européens n’étaient pas des thèmes abordés par la nouvelle gauche en RFA (comme toujours, à quelques exceptions près). Quand la gauche allemande s’intéressait au passé récent, elle le faisait de manière sélective (…) Certes, on regardait de temps à autre avec plaisir un film sur la résistance, et lors des vacances en Italie, on entonnait avec passion les chants des partisans italiens, mais l’enthousiasme n’était jamais assez prononcé pour que l’on tienne en main ne serait-ce qu’un livre sur les dits partisans. Il est vrai toutefois qu’il aurait été difficile de trouver un tel livre en langue allemande. Non seulement les éditeurs établis mais aussi ceux de gauche ne proposaient presque rien dans leur catalogue sur les thèmes de l’occupation allemande, de l’extermination des juifs et juives européen-nes et de la résistance dans les pays occupés. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 et au début des années 1990 que des travaux isolés sur le thème de la résistance (juive) contre l’occupation allemande commencèrent à paraître et la plupart de ces travaux n’étaient pas le résultat de la recherche historique allemande (de gauche) mais des traductions d’autres langues. »11

Ce constat ne vaut plus aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement la programmation des éditeurs de gauche qui a changé. Ont émergé des campagnes comme « Stoppons le révisionnisme historique » ou le collectif « Attaquons la préservation des traditions » actif à Mittenwald en Bavière où des manifestations en collaboration avec des survivant-es de la Shoah, de la guerre d’extermination et des résistant-es se tiennent contre le plus grand rassemblement annuel de soldats allemands12. Alors qu’il y a quinze ans encore, les procès contre les fonctionnaires nazis n’intéressaient qu’une petite partie de la gauche allemande, un tel désintérêt ne serait plus concevable aujourd’hui.

Bibliographie

Cellules Révolutionnaires, « Gerd Albertus ist tot  », freilassung.de, http://www.freilassung.de/div/texte/rz/zorn/Zorn04.htm

Nadi Selim, « Antideutsch : sionisme, (anti)fascisme et (anti)nationalisme dans la gauche radicale allemande », Revue Période, 2014, http://revueperiode.net/antideutsch-sionisme-antifascisme-et-antinationalisme-dans-la-gauche-radicale-allemande/

Nadi Selim, « Nation, race et impérialisme dans la gauche allemande depuis la réunification », Revue Période, 2014, http://revueperiode.net/nation-race-et-imperialisme-dans-la-gauche-allemande-depuis-la-reunification/

Strobl Ingrid, Das Feld des Vergessens, Edition ID-Archiv, 1995.

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg

Paru initialement dans AK Wantok, Perspektiven autonomer Politik, Unrast Verlag, 2010.

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1NDT: Pour une histoire critique plus détaillée du mouvement antideutsch d’un point de vue antiimpérialiste plus traditionnel voir Nadi Selim, « Antideutsch : sionisme, (anti)fascisme et (anti)nationalisme dans la gauche radicale allemande », Revue Période, 2014, http://revueperiode.net/antideutsch-sionisme-antifascisme-et-antinationalisme-dans-la-gauche-radicale-allemande/ et Nadi Selim, « Nation, race et impérialisme dans la gauche allemande depuis la réunification », Revue Période, 2014, http://revueperiode.net/nation-race-et-imperialisme-dans-la-gauche-allemande-depuis-la-reunification/

2NDT :Par facilité de lecture, nous choisissons ici de franciser les substantifs « Antideutscher », « Antideutschin » et « Antideutsche » par un terme générique non accordé, « Antideutsch » comme le fait Selim Nadi.

3Cellules Révolutionnaires, « Gerd Albertus ist tot », freilassung.de, http://www.freilassung.de/div/texte/rz/zorn/Zorn04.htm

4NDT : Les Cellules Révolutionnaires (CR) furent une organisation de lutte armée d’extrême gauche en Allemagne. Elles furent actives des années 1970 aux années 1990 et se concevaient comme une composante du mouvement autonome. Au sein des CR, deux courants se cristallisèrent : une tendance antiimpérialiste similaire à la Fraction Armée Rouge et une autre d’avantage orientée vers le militantisme révolutionnaire au sein de la lutte des classes. Les deux ailes entretenaient un rapport très conflictuel de sorte que le principal point commun entre elles, mis à part le nom, était leur organisation décentralisée.

5NDT : Le groupe L.U.P.U.S fut un groupe autonome actif des années 1980 aux années 1990 issu de trois grands ensembles de luttes : 1) les luttes autour des occupations et squats à Francfort en 1980-1982, 2) la lutte contre l’extension de l’aéroport de Francfort qui s’étala sur une décennie, 3) les nouveaux mouvements sociaux : luttes écologistes, luttes féministes etc.

6« Das unbegriffene Erbe. Bemerkungen zum Antisemitismus in der Linken » in Strobl Ingrid, Das Feld des Vergessens, Edition ID-Archiv, 1995.

7NDT : Le Kommunisticher Bund fut une organisation d’extrême gauche, initialement d’orientation maoïste, active en RDA de 1971 à 1991.

8« Das unbegriffene Erbe. Bemerkungen zum Antisemitismus in der Linken » in Strobl Ingrid, Das Feld des Vergessens, Edition ID-Archiv, 1995.

9Le 27 juin 1976, un commando composé de deux membres du Front Populaire de Libération de la Palestine et de deux membres allemands des CR détournent le le vol Air France 139 Tel Aviv-Paris, comptant à son bord 246 passagers et 10 membres de l’équipage, vers Benghazi en Lybie, où il fait escale, avant de se poser à Entebbe en Ouganda où trois autres militants rejoignent le commando. Ce dernier demande la libération de 53 prisonniers pro-palestiniens, détenus pour la plupart dans les prisons israéliennes, mais également au Kenya, en France, en Suisse et en RFA. Le commando fait le tri entre les passagers juifs, retenus otages, et non-juifs, dont la grande majorité est libérée. Il fixe un ultimatum : ses demandes doivent être satisfaites avant le 1er juillet, à 15 heures, sinon il fera sauter l’avion et les otages restants. Le délai semblant trop court, l’ultimatum est repoussé dès le lendemain au 4 juillet, à 11 heures. Le 3 juillet, un commando israélien libère les otages et tue les ravisseurs au cours d’un raid.

10Cellules Révolutionnaires, « Gerd Albertus ist tot », freilassung.de, http://www.freilassung.de/div/texte/rz/zorn/Zorn04.htm

11« Das unbegriffene Erbe. Bemerkungen zum Antisemitismus in der Linken » in Strobl Ingrid, Das Feld des Vergessens, Edition ID-Archiv, 1995.

12Un rassemblement annuel rassemblant d’anciens soldats de la Wehrmacht ainsi que des soldats de haut rang autour de la commémoration de leurs « camarades tombés ».