Trigger warning : fin du monde – Harz-Labour

Si la collapsologie saisit avec justesse les tendances auto-destructrices de la civilisation industrielle, elle tend à en rendre responsable non pas le mode de production capitaliste et sa dynamique fondamentale mais « l’espèce humaine » appréhendée de manière abstraite et moraliste. La seule perspective politique que la collapsologie met alors en avant consiste en une adaptation, souvent dans un sens autoritaire, des formes de gouvernementalité moderne. 

Sous quelque angle qu’on prenne la situation, la catastrophe est déjà là, et la situation va s’aggraver. Le constat semble implacable, et les best sellers citant les effets du changement climatique et les détails de ce qui va nous arriver se multiplient. En France, Pablo Servigne tient le haut du pavé de ce marché, avec son dernier livre, Une autre fin du monde est possible1. En moins de trente ans, 30% des oiseaux et 80% des insectes ont disparu. En moins d’un siècle, le nombre de poissons de grande taille a été divisé par dix. Les abeilles, indispensables à la stabilité de l’écosystème, sont elles aussi menacées. Bientôt, des endroits entiers du globe ne seront plus vivables pour les êtres humains, ravagés par les eaux, les feux de forêts ou les virus et bactéries libérées par la fonte des glaces.

Les collapsologues, théoriciens qui se donnent pour objectif d’étudier l’effondrement de la société industrielle, dont les dérèglements climatiques ne sont qu’un aspect, nous le répètent  : il est déjà trop tard, et pour de nombreux êtres humains, le futur est sans issu. Depuis le rapport Meadows2 commandé par le Club de Rome en 1973, les gouvernants semblent conscients qu’une croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini. Les rapports des pays occidentaux l’affirmant se sont multipliés, développant un imaginaire apocalyptique au fur et à mesure que les effets du dérèglement climatique étaient connus. Le rapport Pic pétrolier – Production: impacts, atténuation et gestion des risques3, rédigé à la demande du Département américain de l’énergie et publié en février 2005, considère le pic pétrolier comme inévitable, tout autant que les effets catastrophiques du réchauffement climatique. Différents scénarios y sont envisagés, de celui d’une augmentation de la température de 9°C appelé « anéantissement » à celui d’une augmentation de la température de seulement 2°C, ce dernier scénario, très optimiste, étant tout de même nommé « catastrophe ». Selon ce rapport, la fonte des glaciers dans l’Himalaya risquerait par exemple de déclencher une guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan pour l’accès à l’eau potable. Le Bangladesh pourrait quant à lui connaître une montée des eaux, ce qui pousse un climatologue bangladais à parler à ce sujet de « génocide climatique ».

Aussi, un rapport de l’armée allemande publié en 20104 prédit l’effondrement de nos sociétés du fait de la raréfaction du pétrole en 2025, spécifiant que, quand bien même de nouvelles sources de pétrole seraient découvertes, nous aurions besoin de plus en plus d’énergie pour l’extraire. L’une des conclusions du rapport est qu’ « à moyen terme, le système économique global ainsi que chaque économie nationale pourraient s’effondrer »5. Les rédacteurs des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rappellent chaque année le risque de disparition de l’espèce humaine et de la majorité des espèces vivantes sur terre, la probabilité devenant, au fur et à mesure des parutions, de plus en plus forte.

Si l’espèce humaine ne représente que 0,1% des animaux présents sur terre, elle est, depuis l’ère industrielle, responsable de 80% des morts d’animaux. Ces constats apocalyptiques sont le plus souvent désarmants, et les colloques universitaires d’entomologistes, d’ornithologues et de climatologues oscillent le plus souvent entre dépression, cynisme et humour noir. Pour autant, rappelons que ce n’est pas « l’espèce humaine » qui est responsable, mais un certain mode de production. Aussi, ce n’est pas la seule raréfaction des ressources qui risquerait de déclencher une guerre nucléaire, mais un certain rapport à la concurrence et au pouvoir d’Etat.

S’ils ne souhaitent pas remettre en cause le système économique qui nous conduit de plus en plus rapidement à la catastrophe, les États européens se préparent à tenter de maintenir leurs pouvoirs, chacun espérant survivre à l’effondrement des régimes voisins incapables d’assurer le bien être de leur population. Il y a quelques années, une conseillère de George W. Bush affirmait que l’Allemagne a réimprimé des deutschmarks, pour, selon elle, se prémunir en cas d’effondrement économique dans toute la zone euro6. L’armée suisse effectue régulièrement des exercices pour se préparer à repousser les réfugiés climatiques qui, selon l’ONU, seront entre 200 millions à 1 milliard de réfugiés quand plusieurs îles auront été englouties par les eaux et que certaines températures seront littéralement invivables en de multiples endroits du globe.

Ces risques d’accroissement de l’autoritarisme des États sont bien sûr renforcés par les risques de remise en cause ou d’effondrement du système, notamment lorsqu’une économie est dépendante du pétrole, et que sa circulation se fait à flux tendu. En Grande-Bretagne, après cinq jours jours de grève des pétroliers, l’armée était prête à intervenir. Cette menace s’était aussi fait sentir lors du mouvement des retraites de 2010 au Havre, dans un contexte de grève de toutes les raffineries et d’épuisement des stocks.

Enfin, les collapsologues n’ont pas peur de jouer les oiseaux de mauvaise augure à propos de la gestion des déchets nucléaires. Ils insistent par exemple sur l’impossibilité de garantir la stabilité des déchets nucléaires sur des milliers d’années, alors que toutes les pyramides n’ont pas été retrouvées … A la capacité des gouvernants de se donner des bonnes raisons de ne rien faire en affirmant que la science nous sauvera, Jean-Pierre Dupuy oppose un catastrophisme éclairé. Les hypothèses scientistes ne sont pas satisfaisantes, et ne résisteront pas à la pratique. Si un sino-futurisme s’est développé, que la Chine prévoit de mettre en orbite plusieurs fausses lunes pour limiter la consommation d’énergie de l’éclairage des villes, et qu’est actuellement étudiée l’idée d’envoyer des panneaux solaires pour créer des pluies, ces hypothèses ne semblent être que des fuites en avant et témoignent d’un refus de remettre en cause le productivisme. En Occident, des transhumanistes et autre savants fous (notamment des physiciens des cordes) parlent de créer les conditions pour vivre sur Mars, le terra forming passant par la génération d’un bouclier magnétique, sensé permettre à une poignée d’élus qui auront les moyens de changer de planète de survivre quand ils auront fini de détruire la Terre.

L’un des intérêts de la collapsologie est de ne rien céder à ces hypothèses technicistes. L’une des autres forces de l’analyse est d’être multi-factorielle, en opposition aux discours médiatiques et à ceux des ONG ne réduisant l’effondrement qu’à un seul facteur, qui varie en fonction des modes : le trou dans la couche d’ozone il y a 20 ans, la fonte de la banquise aujourd’hui. La contrepartie est malheureusement qu’il s’agit une perspective holistique, très proche des modes de gestions contemporains. Si les collapsologues critiquent l’idée qu’il suffirait d’une innovation scientifique pour nous sauver, leur fatalisme les pousse à prôner une simple adaptation de la gestion gouvernementale (souvent autoritaire) de la catastrophe qui viendra inéluctablement et des populations.

La perspective de l’effondrement, présentée comme une fatalité, débouche le plus souvent sur des discours angoissés, emplis de repli sur soi et de méfiance. La notion d’effondrement, très englobante, est assommante, dit peu de choses des causes, du mode de production qui mène l’humanité à sa perte, et donc des luttes possibles contre celui-ci. Un discours aussi vaste et vague à propos de la destruction de la Terre et de la fin de l’humanité laisse en outre peu de place aux possibilités de lancer des mouvements de contestation, lesquels sont de fait sectoriels et ciblés.

Il y a certes de bonnes raisons de concevoir le fait qu’une catastrophe soit probable à tout instant. Il faut par exemple deux heures pour éteindre un réacteur nucléaire et quatre à six mois mois pour le refroidir. Cela nécessite une organisation, des ingénieurs et la possibilité pour eux de se déplacer. Quand les collapsologues demandent ce que l’on peut faire s’il y a à la fois un black out électrique et une rupture d’approvisionnement des groupes électrogènes, personne ne peut leur apporter de réponse. Cependant, les collapsologues ne disent pas non plus pourquoi il faudrait attendre la catastrophe pour penser à arrêter les centrales nucléaires. Il semble d’ailleurs d’autant plus difficile d’apporter une réponse satisfaisante à la situation quand la catastrophe a déjà eu lieu. Les auteurs japonais de Fukushima et ses invisibles7 expliquent par exemple qu’ils ne se reconnaissent plus dans le mouvement antinucléaire mondial car celui-ci ne dit rien sur ce que l’on pourrait faire après la catastrophe …

Disant peu de choses de la répartition des ressources comme du pouvoir, des possibilités de changer dès à présent radicalement de mode de production et de forme de vie, Pablo Servigne, auteur le plus connu de la collapsologie, et Yves Cochet, ancien député écologiste précurseur de ce courant, présentent le fait qu’il y aurait trop d’êtres humains comme une évidence, indépendamment de la manière dont ceux-ci peuvent polluer ou non. Une perspective politique malthusienne est alors présentée comme la suite logique de leur analyse de la situation, sans que les questions éthiques et politiques que celle-ci soulève soient abordés.

En réalité, tout en se revendiquant pour certains de gauche, voire libertaires (comme Servigne), les collapsologues ne rompent pas avec la volonté de continuer à manager les êtres humains comme ils le sont actuellement dans le cadre du libéralisme autoritaire, voire de durcir les modes de gestion au gré des pénuries. Dans leurs constats collapsologiques, tout est quantifiable et affaire de gestion statistique. Les comportements humains sont expliqués sur un mode cognitiviste, où tout est rationalisable et évaluable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est par exemple par la statistique que Servigne entend prouver que l’homo economicus n’existe pas, en affirmant que l’altruisme est plus … « utile », décidé par intérêt, pour la survie de l’espèce ou le calcul de sa réputation. L’éthique se voit dans la pensée de Servigne réduite à un « besoin », alors qu’elle constitue en réalité l’inverse soit ce que fait l’être humain quand on ne le regarde pas.

Paul Chefurka, autre penseur à la mode, a modélisé sans crainte du ridicule ce qu’il croit être les stades du développement de l’esprit humain, réduisant certaines personnes au « défaut de conscience » et d’autres à la « conscience de tous les problèmes ». Si cela pourrait prêter à sourire tant la complexité est ici méprisée, cela est révélateur d’un attachement à l’évaluation autant qu’à la notion de totalité. Pour le dire clairement, les théoriciens de l’effondrement n’ont pas renoncé à la perspective holistique ni à l’ingénierie sociale dans la mesure où leur projet de gestion des êtres humains nécessite cette dernière.

L’activité de Pablo Servigne est à ce titre révélatrice, ce militant « libertaire » se vantant de parler avec le patronat, l’armée et l’extrême-droite, pour, face à l’effondrement qui vient, « trouver ensemble les chemins à prendre ». Ne critiquant pas en soi les catégories de l’économie capitaliste et les modes de gouvernement tout en expliquant finement les détails de la catastrophe à laquelle ceux-ci nous ont menés, lorsqu’on lui demande comment devra être géré l’effondrement, Servigne fait l’apologie de la production et de la planification, jusqu’à se déclarer admirateur de la dictature castriste. Lorsqu’il développe sa conception de l’effondrement et la nécessité de le gérer, le renforcement de l’autorité de l’État est souvent considéré comme une évidence. Si les collapsologues font l’apologie de la coopération, ils ne critiquent ni l’exploitation, ni les formes modernes et post-modernes de surveillance et de contrôle. Pablo Servigne met en avant le fait qu’il parle à des anarchistes tout autant qu’à des hauts fonctionnaires et considère que le vrai clivage se situe entre ceux qui sont joyeux et agissent en prévision de la catastrophe inéluctable et ceux qui désespèrent. La volonté de remettre en cause le capitalisme, que nous voyons quant à nous comme une pulsion de vie, la défense de liens autre qu’économiques, l’attachement à une certaine idée de l’existence, constitue pour Servigne, un « çavapétisme », une croyance naïve dans le fait qu’une révolution pourrait advenir, laquelle se voit elle même réduite au nihilisme.

Cette affirmation est en cela très cohérente avec le fait qu’en période d’austérité Servigne défend le rationnement en ne disant pas grand chose des pouvoirs des entreprises et de l’État qui se verraient renforcés par une telle mesure, alors que ce sont ces mêmes institutions qui sont en train de détruire la plupart des formes de vie existantes sur Terre. Dans la même démarche, une conférence d’éducation populaire de la SCOP Le Pavé8 portant sur la raréfaction du pétrole se termine par l’affirmation selon laquelle il faudrait baisser les salaires, sans réfléchir au fait qu’une telle mesure augmenterait (au moins dans un premier temps) les dividendes des plus riches, c’est-à-dire ceux qui détruisent le plus la planète …

Ne proposant aucun avenir désirable, le discours collapsologique est le plus souvent désarmant. On se dit même parfois que l’effondrement est très proche, et qu’il n’y a plus rien à faire, sinon penser à sa gestion possible par l’armée et les ministres, à son exil intérieur, ou à une tentative personnelle d’y survivre. Ainsi, Paul Chefurka est devenu religieux et appelle dorénavant à trouver le « chemin intérieur » par défaut d’analyse matérielle et précise du pouvoir et des régimes de production, qui permettraient peut-être de penser les possibilités de s’y opposer. Michael Ruppert, ancien flic, auteur du film Collapse9 sur la raréfaction du pétrole, les guerres et les dommages irréversibles liés au manque de ressources et de matières premières, s’est quant à lui suicidé par désespoir.

Pour d’autres, c’est le sauve-qui-peut qui est prôné, le fait d’organiser soi-même sa production et de mettre en place des stocks, en lien avec un darwinisme social assumé. Servigne, apôtre de la transition et des petites communautés, est le gourou de ceux qui savent et qui se sentent par conséquent au dessus des autres. À la manière des complotistes, il les rassure, les aide à se sentir supérieurement conscients, en déclarant que « beaucoup de gens savent et s’interdisent d’en parler en public ». Pour les apôtres de l’effondrement, la transition n’est pas celle qui nous ferait sortir du capitalisme et passer à un autre système, mais celle de petites communautés qui s’organisent pour survivre, dans le plus grand égoïsme. En lien avec la collapsologie, un réseau mondial de « transitionneurs » s’est créé. Les communautés et réseaux se multiplient au sein de la classe moyenne intellectuelle et de gauche, associés à la nécessité de se préparer à quelques-uns à la catastrophe pour y survivre, en s’occupant de son potager, développant une expérience de permaculture et stockant des aliments dans un bâtiment en chanvre. Parfois, il est même spécifié qu’une minorité d’être humains survivront aux températures invivables sur la majorité du globe, à la fonte de la banquise, à la montée des eaux et à la présence en Europe de maladies que l’on croyait définitivement disparues depuis la fin du Moyen-âge et que seul survivront ceux qui s’y seront le mieux préparés. Ceux qui s’envisagent comme les futurs élus, qui mériteront de peupler le Groenland qui aura reverdi, s’imaginent être les plus légitimes car les plus conscients, ceux qui se seront organisés dans leur pavillon de campagne en pratiquant notamment le zéro déchet.

Notons que même quand ces projets de « transition » sont collectifs, ils se situent en dehors des luttes et de l’édification de rapports de force contre le pouvoir. Il n’est donc pas étonnant que la collapsologie trouve une déclinaison réactionnaire voire fasciste dans la mesure où ce mouvement semble incapable de se cliver et de politiser ces questions. Un survivalisme fasciste existe. Piero San Georgio, patron proche de Soral, vend par exemple des stages pour apprendre à survivre, c’est-à-dire trouver de l’eau, reconnaître les insectes comestibles, faire du feu, mais aussi à se défendre en cas d’attaques de migrants, de pillards ou d’antifas. Il s’agit ici de vendre, et cher, ce qui, à part l’angoisse, peut s’apprendre dans un camp scout, une association ou un groupe d’amis par la coopération et la solidarité. Alexandre Boisson, se vantant de son appartenance passée à la Brigade Anti-Criminalité (BAC) ainsi que de son expérience de garde du corps présidentiel de 2002 à 2011, a, en plus d’avoir co-signé une tribune dans Le Monde avec Pablo Servigne10 sur l’effondrement à venir et la nécessité de mettre en place ses propres solutions (sans que l’on sache très bien lesquelles), fondé l’association SOS Maires. L’un des buts de l’association est de valoriser les projets locaux et de penser les formes de gestion de populations à des échelles locales, de soutenir ceux qui tentent d’anticiper les effets d’une rupture énergétique en développant des projets de permaculture et d’agriculture locale pour pallier au risque d’un arrêt de l’approvisionnement des supermarchés11. En tant qu’ancien membre de la BAC, Boisson considère que les différentes communautés locales créées à la campagne pour anticiper l’effondrement permettent de générer de « la sécurité publique »12. L’une des obsessions de l’ « ancien flic » est bien sûr celle des déplacements de populations, et de leur régulation. Si Alexandre Boisson admet la nécessité d’accueillir des « réfugiés » « urbains » qui auront fui les villes françaises pour venir à la campagne en cas de rupture énergétique, il tient à insister sur le fait qu’en période de pénurie, les communautés implantées à la campagne devront se protéger des banlieusards. Les conférences où Alexandre Boisson est invité sont pour lui l’occasion de donner sa vision de ce que lui et les institutions nomment les « zones urbaines sensibles », mentionnant, sans peur du complotisme, des « gamins » à qui on « a fait haïr leur pays » parce qu’il y a « intérêt pour des raisons économiques ». Ces « zones urbaines sensibles », ces « foyers » dont les habitants risqueraient de débarquer à la campagne en cas d’effondrement, seraient, selon lui, « très armés » du fait de trafics menés par des « réseaux d’Albanie ». Sans être contredit par ses amis collapsologues de gauche, Alexandre Boisson sombre dans des exagérations proches de celles d’un Laurent Obertone lorsqu’il reprend par exemple la fable populaire à l’extrême droite selon laquelle 15 000 kalachnikovs seraient en circulation en France afin de tenir un discours anxiogène sur le risque de « très gros carnages » qui pourraient fréquemment avoir lieu dans des campagnes si elles se voyaient envahies par les banlieusards. Ce discours anxiogène, combiné à des considérations sur la nécessité d’un « d’un ordre moral » ou l’affirmation selon laquelle « l’oisiveté est maîtresse de tous les vices », illustre le caractère réactionnaire de la grille de lecture de celui pour qui les groupes de « transitionneurs » et autres « colibris » assureront « la paix et la sécurité  publiques ».

Cet imaginaire rappelle en outre celui de la très haute bourgeoisie américaine. Une enquête du New Yorker nous apprend ainsi que plus de la moitié des milliardaires américains possèdent un bunker dans lequel se rendre en cas de crise, qu’il s’agisse d’une révolution, d’une catastrophe climatique ou d’une faille technologique créant le chaos. Les bunkers sont fabriqués dans l’Oklahoma, livrés dans des lieux tenus secret. Certains de ces milliardaires ont toujours un hélicoptère à disposition pour s’y rendre, au cas où. Un ancien cadre de Facebook a acheté deux hectares de terrain boisé sur une île du Nord-Ouest Pacifique, qu’il a muni de générateurs, de panneaux solaires et de milliers de cartouches. Larry Hall, PDG du Survival Condo Project, a fait bâtir un complexe immobilier de luxe de quinze étages dans un souterrain désaffecté du Kansas, entre 2008 et 2012, le tout pour 20 millions de dollars. Un appartement sur un étage coûte 3 millions de dollars. En cas de confinement, le complexe est prévu pour être autosuffisant pendant cinq ans.

Qu’il s’agisse des « transitionneurs » de gauche qui ont rejoint le mouvement de Rob Hopkins (enseignant en permaculture britannique, initiateur en 2005 du mouvement des villes en transition), des survivalistes d’extrême-droite et amicales de chasseurs qui tendraient à s’organiser en milices , ou de la haute-bourgeoisie tentant d’assurer ses arrières au moment où elle sent que ce qu’elle a créé n’est plus vivable, tous ont en commun de ne pas souhaiter (ou de ne pas considérer comme possible) un changement radical de l’ordre en place et de vouloir s’en sortir contre les autres.

Puisque les mouvements de transition se veulent solidaires et progressistes, ils ne peuvent cependant pas assumer la fuite en avant et la concurrence de la même manière que leurs équivalents au sein de la bourgeoisie et de l’extrême-droite. Ce sont alors souvent les discours culturalistes et moraux qui pallient leur incapacité à voir les rapports de force, à comprendre les rapports de production et les formes de gouvernements ainsi qu’à considérer la possibilité de leur remise en cause. Ainsi, plutôt que d’analyser les stratégies gouvernementales dans un contexte de concurrence entre États européens, Pablo Servigne explique que la précision des prédictions économiques et le degré de préparation face à l’effondrement de l’État allemand ne résulte pas de la position dominante de l’Allemagne dans l’UE mais de « la culture allemande » … Il en est de même pour les formes de concurrence qui seraient moins liées à des déterminants matériels et à la forme des rapports sociaux dans le mode de production capitaliste qu’à des cultures spécifiques … Les pauvres auraient une « culture de l’entraide » et les riches une « culture de l’égoïsme », sans que rien ne soit dit de la lutte menée par les plus riches pour écraser les plus pauvres13.

Le discours de l’effondrement est dépolitisant et déterministe. De la même manière que certains marxistes évaluent les conditions objectives et attendent l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions internes, les collapsologues attendent l’effondrement de la société du pétrole et sont persuadés de s’en sortir mieux que les autres quand la nature le décidera. C’est pourtant oublier que la pollution sous ses différentes formes est inégalement répartie. Les usines polluantes, les décharges et les zones contaminées se trouvent souvent là où sont relégués les plus pauvres et les principales nuisances environnementales se voient avant tout externalisées vers les pays du tiers monde.

Pourtant, comme l’observe Jean-Baptiste Fressoz, historien des idées, à se focaliser sur le pic pétrolier, ou même sur une supposée raréfaction des ressources naturelles et sur les tensions internationales qu’elle induirait, on ne dit pas grand chose de la question du climat et de la pollution. Cet ordre des priorités est probablement celui d’une écologie de riche. Ce sont surtout les pays riches qui souffrent du pic pétrolier, dans la mesure où les pays pauvres consomment beaucoup moins d’énergie. Le principal problème à l’échelle mondial semble pourtant être le climat, subi par les plus pauvres. Répétons-le, la chaleur deviendra bientôt littéralement insupportable au niveau de l’équateur, des îles du pacifique seront englouties et, quand les forêts brûleront, comme c’est déjà le cas tous les ans en Californie ou dans la péninsule Ibérique, il faudra s’habituer aux nuages noirs au dessus des villes.

Pourtant, les discours apocalyptiques ne font pas reculer l’hypothèse annoncée, et ne servent que de source de satisfaction face aux ignorants, couplée à l’espoir d’être du bon côté de l’Histoire. Comme l’écrit Jean-Baptiste Fressoz «  La «pédagogie de la catastrophe» est une illusion démentie par l’histoire : qui, à part dans les pays concernés, se souvient du cyclone Bhola (au moins 300 000  morts au Bangladesh en 1970), du typhon Nina (170 000  morts en Chine en 1975) ou du cyclone Nargis (130 000 morts en Birmanie en  2008) ? Et en Europe, qu’est-ce qu’ont changé les 70 000 morts de la canicule de 2003 ? Il faut reconnaître au capitalisme sa résilience extraordinaire face aux désastres de tout ordre. »14

Face aux inégalités mondiales, l’effondrement est un concept fourre-tout. Pourtant, « tout au long des XIXe et XXe siècles, l’effondrement est avant tout porté par les chantres de l’industrie et de l’Empire : c’est l’économiste Stanley Jevons qui s’inquiète pour la domination de la Grande-Bretagne à court de charbon ; c’est Paul Leroy-Beaulieu qui justifie le pillage des ressources coloniales au nom de l’effondrement prévisible de l’Europe ; c’est la commission Paley établie par Truman qui organise le drainage des matières premières du tiers-monde ; et c’est encore le Club de Rome, un assemblage d’industriels et de savants de la guerre froide qui a curieusement séduit la contre-culture, et dont les travaux ont joué un rôle certain dans l’élaboration du programme chinois de l’enfant unique. »15

Dans un discours confus sombrant parfois dans le conservatisme, Servigne utilise le terme « effondrement » pour présenter comme inéluctable une politique d’austérité ou un pillage de l’État par la bourgeoisie, comme en Grèce, ou pour désigner les révoltes en Libye et en Syrie, réduites à des cas d’« effondrement de l’État ». Le discours sur l’effondrement est socialement situé et le plus souvent opposé à une révolte d’ampleur contre la bourgeoisie ou l’idée même de gouvernement. Interrogé sur les responsabilités de la bourgeoisie dans la catastrophe en cours et celle à venir, Vincent Mignerot, répond en invoquant les êtres humains et leur capacités à accuser les autres de ce qu’ils font…16

S’ils se fondent sur des constats justes, les théoriciens de l’effondrement ne disent pas grand chose des causes structurelles de ce dernier, ne cherchent pas à changer de paradigmes au delà des appels moraux et mystiques à une « transition intérieure » et prônent souvent le sauve-qui-peut. Par exemple, les quelques fois où des collapsologues s’intéressent aux ZAD, c’est seulement en percevant ces endroits comme des espaces de transition face à l’effondrement qui vient et non pour leur capacité effective à stopper des projets destructeurs, à remettre en cause le productivisme, à se faire porteur d’une autre vision de la vie à un endroit, tout en tissant des liens et en soutenant des luttes à d’autres endroits à la fois contre la situation présente et l’avenir qui nous est promis.

Face à ces gestionnaires de la catastrophe, nous devons être porteurs d’une autre philosophie, visant à résister aux grands projets nuisibles là où nous le pouvons, à remettre en cause les paradigmes du productivisme et de l’utilitarisme, et à réintroduire de l’hétérogène, face aux hypothèses autoritaires et aux projets de gestion qui visent à recréer de la totalité. En conclusion, citons ce qu’écrit Josep Rafanell I Orra, en postface du recueil Itinérances, qui, contrairement à ce que font les collapsologues, met en commun des tentatives collectives de résistances à l’emprise de la gouvernementalité : « Le désastre est devenu immanent au monde. Gaïa, l’indifférente n’attend de nous ni repentir ni conversion, n’en déplaise aux nouveaux prêtres gestionnaires d’une écologie du désastre. Elle semble pouvoir exister aussi bien dans un monde sans humains qu’avec des humains sans monde dans l’absence d’un horizon d’attente. (…) La catastrophe n’est plus à annoncer. Elle est le présent dans un enchaînement d’instants du probable qui rend le temps totalement présent. Contre le probable, aujourd’hui le pire, nous pouvons éprouver des nouveaux commencements en relocalisant le possible. (…) Pour les fanatiques militants de l’économie, il s’agit maintenant de gouverner le monde des humains comme un environnement. Mais on mesure leur absurde prétention à l’aune de l’intrusion imprévisible des mondes non humains chez des humains de plus en plus dépourvus de monde. On ne peut pas gouverner le désert qui avance, ni le silence assourdissant des oiseaux. Nous ne sommes plus dans une guerre sociale, mais dans une guerre entre des milieux. Entre le milieu total de la décomposition capitaliste, celui des comptes de la valeur, dont la valeur du désastre, et les milieux fragmentaires des laissés-pour-compte, ceux qui ne veulent plus compter, et pour lesquels l’incalculable valeur de la rencontre fait surgir le partage de formes de communauté. » 17

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1Servigne Pablo, Chapelle Gauthier & Stevens Raphaël, Une autre fin du monde est possible, éditions du Seuil, 2018.

2Meadows Donella, Meadows Dennis, Randers Jørgen, Behrens William W., The limits to growth, Universe books, 1972.

3 Hirsch Robert L., Bezdek Roger & Wendling Robert, Peaking of world oil production : impacts, mitigation & risk management, Science Applications International Corporation, U.S. Department of Energy, National Energy Technology Laboratory, 2005.

4Zentrum für Transformation der Bundeswehr, Peak oil. Sicherheitspolitische Implikationen knapper Resourcen, 2010.

5Ibid. p.49.

6Pezet Jacques, « Est-ce vrai que l’Allemagne a commencé à réimprimer des deutschmarks au début des années 2010 en prévision de chocs importants ? », Libération, 12/03/2018, https://www.liberation.fr/checknews/2018/03/12/est-ce-vrai-que-l-allemagne-a-commence-a-reimprimer-des-deutsch-marks-au-debut-des-annees-2010-en-pr_1653347

7Kohso Sabu, Hapax, Hayasuke Yoko,Yabu Shirô, Matsumoto Mari, Gensai Mori Motonao, Fukushima et ses invisibles, Les éditions des mondes à faire, 2018.

8Brault Anthony, « Incultures 4 , Faim de pétrole », Scop Le Pavé, Conférence gesticulée, 2011, https://www.youtube.com/watch?v=3l4JwCv1Gtc

9Smith Chris & Noble Kate, Collapse, Vitagraph Films, 2009.

10 Kilani Sarah, Servigne Pablo & Gonzales Nicolas, Démission de Nicolas Hulot : « Preuve est faite que la voie de la négociation et de la réforme est une impasse », Le Monde, 10/09/2018.

11 Voir par exemple Boisson Alexandre & Holbecq André-Jacques, « En cas de rupture de ressources, l’élu sera le représentant de l’État le plus exposé au manque », sans-transition-magazine.info, 2018, http://www.sans-transition-magazine.info/societe/en-cas-de-rupture-de-ressources-lelu-sera-le-representant-de-letat-le-plus-expose-au-manque

12Toutes les citations d’Alexandre Boisson sont issues de la conférence « Ex garde du corps des présidents français, il s’inquiète d’un risque d’effondrement imminent », You Tube, 14/04/2018, https://www.youtube.com/watch?v=L9v0UsLCNVw

13 Voir par exemple Servigne Pablo, « Effondrement de la civilisation ? », Thinkerview, 23/02/2018, https://www.youtube.com/watch?v=5xziAeW7l6w

14Fressoz Jean-Baptiste, « La collapsologie, un discours réactionnaire ? », Libération, 7/11/2018, https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/la-collapsologie-un-discours-reactionnaire_1690596

15Ibid.

16Voir par exemple Mignerot Vincent, « Anticipating the collapse », Thinkerview, 20/09/2017, https://www.youtube.com/watch?v=CwXudpMdbuo&vl=fr

17Raffanel i Orra Josep, « Itinérances, bonnes feuilles », lundi.am, 23/10/2018, https://lundi.am/Joep-Rafanell-i-Orra

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