Sionisme et antisionisme : deux mâchoires d’un même piège à cons – Alain Cornebouc

Le sionisme (c’est-à-dire la défense de l’Etat d’Israël au nom de la défense contre la menace antisémite) et l’antisionisme (c’est-à-dire la focalisation critique sur l’Etat d’Israël censé incarner à lui seul le capitalisme « impérialiste ») sont les deux mâchoires d’un même piège à cons.

Il n’y a aucune raison d’être spécifiquement contre Israël, plus que contre tous les États et toutes les nations. La critique d’Israël conduit nécessairement à la revendication d’un État palestinien, c’est-à-dire au bout du compte à la défense d’une frange ou l’autre de la bourgeoisie palestinienne (ça existe), et conduit au moins à soutenir une lutte nationaliste qui n’a rien de révolutionnaire.

Soutenir Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme revient à cautionner l’écœurant racket politique que cet État opère depuis ses débuts.

Par quelque bout qu’on la prenne, cette question ainsi formulée pue l’idéologie et n’a aucun intérêt réel, et empêche d’analyser correctement les enjeux réels à l’œuvre dans la zone proche-orientale, dont l’État d’Israël n’est qu’un élément parmi d’autres. Elle empêche également la compréhension de ce qu’est aujourd’hui le capitalisme restructuré.

La constitution à partir de la critique de l’État d’Israël d’un nouvel anti-impérialisme hors d’âge nous ramène aux années 1960 : la gauche de la gauche croit y trouver son nouveau Vietnam, et définir à partir de ce seul élément une théorie géopolitique aux relents anticolonialistes surannés. Certains stratèges gauchistes avant-gardistes croient y voir la possibilité d’une alliance avec les supposés « lumpen » de l’immigration maghrébine en France (se situant alors en concurrents malheureux sur le terrain des Soral & Co), comme si on pouvait s’allier sur la base du nationalisme et quoi qu’on en dise, d’un antisémitisme « populaire » qu’il serait vain de tenter de distinguer de l’antisionisme du même tonneau, comme si on pouvait s’allier tout court d’ailleurs, dans la mesure où on ne représente rien. Lénine pouvait justifier l’alliance avec toutes les franges réactionnaires, mais à la condition qu’elles soient rapidement placées sous la conduite du « prolétariat avancé », c’est-à-dire concrètement du Parti. Il n’y a plus de Parti possible. Tout ça est une perte de temps, et nous conduit à nous embourber dans des marécages politicards où on n’a rien à foutre.

Les communistes ne défendent aucun État, aucune nation, aucun peuple : le communisme est l’abolition des classes par la lutte de classe du prolétariat, il est également l’abolition de toute société et de toute identité particulière par l’instauration de rapports immédiatement sociaux entre les individus.

Précisions

Si je définis l’antisionisme de cette manière (comme idéologie) c’est que le « sionisme » actuellement n’est pas autre chose qu’un élément du discours antisioniste. Il n’y a plus de sionisme réellement existant dans la mesure où celui-ci reposait sur du travail juif et des capitaux juifs et projetait un développement économique de type socialiste sur cette base, alors que la structure des rapports sociaux actuels en Israël repose sur l’exploitation/exclusion d’un sous-prolétariat palestinien dont la prétendue « colonisation » n’est qu’un outil politique (on ne « colonise » rien en réalité, on s’implante pour mater les prolétaires palestiniens, empêcher le développement d’une bourgeoisie locale et attiser le conflit dans la zone). Dans ce contexte, la fuite en avant militariste est une tentative de résoudre les tensions sociales internes à l’Etat hébreu (l’existence d’une classe ouvrière israélienne, aussi oubliée par les antisionistes que la bourgeoisie palestinienne). A cela s’ajoute l’insertion d’Israël dans le marché mondial qui rend toute analyse en termes de sionisme comme d’impérialisme caduques. Tout ça n’a rien de « sioniste », c’est quasiment faire honneur aux crapules qui font actuellement la politique de l’Etat d’Israël que de les qualifier de la sorte. Cela équivaudrait, si on met de côté la question raciale et celle de l’antisémitisme qui sont en réalité au centre de tout ça, à critiquer la politique de Macron comme « républicaine », sous prétexte que l’Etat français se revendique comme tel. On n’a pas besoin de Robespierre pour parler de Macron, ni de Theodor Herzl pour parler de Netanyahou. C’est pour tout cela que je dis qu’on ne peut pas comprendre la situation de la zone sur la base de cette critique d’un prétendu sionisme « anti-impérialiste » et « anticolonialiste », parce que simplement ces éléments ne renvoient en rien à la situation effective. Et c’est tellement le cas qu’on commence par parler d’Israel et qu’on se retrouve à parler des Juifs, systématiquement. La question de l’antisionisme n’est plus alors qu’une question politique, et une question idéologique, qu’il faut traiter comme telle pour ne pas se laisser prendre dans les termes d’un débat biaisé et particulièrement puant. Les luttes de classes en Israel et en Palestine ou la politique de l’État d’Israel sont un tout autre débat.

Initialement posté sur le mur d’Alain Cornebouc en 2014 et complété en 2019

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