Qu’est ce qu’un juif pour l’antiracisme? Réponse au Bondy Blog – Yona

Nous publions ici une réponse au Bondy Blog au sujet de l’affaire Yann Moix écrit par Yona, animateur du nouveau blog Obsession Juive qui regroupe des ressources, articles et billets d’humeurs d’un juif de gauche radicale à propos du vécu de l’antisémitisme : https://obsessionjuive.home.blog/ Lisez Obsession Juive.

En pleine série de révélations sur le passé négationniste de l’écrivain Yann Moix, le Bondy Blog publie un article rédigé par Latifa Oulkhouir intitulé « pardonnons à Yann Moix ». Dans cet article, la journaliste se propose de comparer la capacité de la société à pardonner un « breton d’Orléans » avec celle à pardonner un « moins breton de Sevran » et conclut qu’il est encore du ressort du privilège blanc d’avoir le droit à l’erreur dans cette société. La bienveillance et la complaisance des personnalités médiatiques qui soutiennent l’animateur de l’émission On est pas couché est justement comparé à la « mise à mort médiatique» des non-blancs qui ne bénéficient pas d’une telle indulgence. L’article, très partagé sur les réseaux sociaux, dénonce une réelle inégalité de traitement.

L’article dénonce le fait que lorsqu’un non-blanc produit un discours négationniste et qu’il formule des excuses, on ne lui pardonne pas. On imagine facilement que la journaliste fait référence à Mehdi Meklat, ancien chroniqueur du Bondy Blog, qui après la publication d’une série de tweets négationnistes et antisémites du type « Faites entrer Hitler pour tuer les juifs » sous le pseudonyme de Marcel Duchamp, s’est répandu en excuses peu convaincantes et difficilement acceptables. Les « excuses » de Moix peuvent se résumer à « j’étais jeune, j’ai des amis juifs et j’ai failli apprendre l’hébreu», celles de Meklat : « ce n’était pas moi, c’est mon double imaginaire ».
Pour continuer dans la comparaison des excuses,
Moix se prétend victime d’un « complot de l’extrême droite » pendant que Meklat déclarait l’année dernière qu’il a été « victime d’une inégalité de traitement » et d’une « utilisation politique », qu’il aurait fait les frais d’une campagne diffamante dénonçant son « racisme fantasmé ».
Si Meklat, n’a pas été pardonné par un BHL,
il continue à publier et être invité sur des plateaux télé, comme si l’affaire des tweets était réglé e.
Comment un acte raciste pourrait être pardonnable sans que son auteur ait effectué un travail conséquent et sincère, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une figure médiatique, que la personne a émis des excuses non valables et qu’elle se considère comme victime de l’affaire ?

En lisant l’article, j’ai ressenti un malaise profond. Encore. Comme souvent, lorsque les antiracistes s’expriment lors d’affaires d’antisémitisme. Ou ne s’expriment pas. Finalement c’est un peu pareil, puisque l’article ne parle ni des antisémites, ni des juifs. Un malaise que je ressens à chaque nouveau scandale antisémite, où l’on assiste souvent à une pièce de théâtre qui se joue en trois actes. Au premier acte, les soi-disant portes paroles de la communauté juive – d’Alain Finkelkraut à Georges Benssoussan en passant par Elisabeth Lévy – polémiquent en distillant jusqu’à en vomir leur haine des arabes qui seraient les principaux responsables d’un « nouvel antisémitisme »1, dans le deuxième acte des arabes antiracistes réagissent en dénonçant la manipulation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins islamophobes, puis le dernier acte se conclut avec les juifs de gauche qui dénoncent le « vrai lieu de production de l’antisémitisme » que serait Israël. Les vrais coupables ou victimes de l’affaire – selon qui s’exprime – seraient au final les musulman.es, voire les palestinien.es.

En dénonçant l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins islamophobes avant de s’intéresser à la lutte contre l’antisémitisme en elle même, on produit une hiérarchie des racismes. Ce besoin de diminuer la lutte contre l’antisémitisme face à la lutte contre l’islamophobie ne peut que desservir la lutte contre le racisme en général. Cette vision, malheureusement véhiculée par des personnalités juives de gauche, tire nos combats antiracistes vers le bas en nourrissant nos ennemis communs. Lorsque les analyses produites peuvent être en tout point récupérées par la fachosphère, il y a bien lieu de se questionner à qui celles-ci profitent :
https://www.egaliteetreconciliation.fr/Houria-Bouteldja-Nou….

Yom Kippour approchant, nous nous posons des questions concernant les conditions du pardon. Est-il possible de tout pardonner ? Quel travail est-il nécessaire de fournir pour être pardonné ? Qui peut pardonner ? Est il possible de croire en la sincérité d’une personne qui ne s’excuse qu’une fois acculée?
Qu’en est-il de Moix? En lisant l’article du
Bondy Blog, le parti pris de l’autrice est qu’après ses excuses publiques, Yann Moix à été absout. Pourtant Yann Moix est un menteur. Non seulement, ses excuses n’ont jamais été sincères mais Yann Moix n’a jamais cessé d’adhérer aux théories négationnistes ni de s’accoquiner avec l’extrême droite négationnistes.
Est-ce parce que Laurent Ruquier, Bernard Henry Lévy et je ne sais quel autre réactionnaire ultra médiatisé lui ont pardonné que nous, juifs.ves antiracistes, allons pardonner un antisémite doublé d’un menteur grossier?

À qui les excuses de Moix s’adressent-elles ? Aux victimes de la Shoah ? À leurs enfants ? À « la communauté juive », comme il le dit ? Vu les conditions dans lesquelles les « excuses » ont été formulées, personne n’est assez dupe pour ne pas comprendre qu’elles s’adressent plutôt à son audience, Yann Moix tentant de sauvegarder sa réputation et son succès. On peut donc faire deux hypothèses : les « premier.es concerné.es » – notion chère à l’antiracisme – à savoir nous, les juifs.ves, ne sont pas le sujet ni des excuses de Yann Moix, ni de l’article du Bondy Blog. On observe donc encore que lorsque l’antiracisme politique traite la question de l’antisémitisme, c’est moins la question des antisémites (ou des juif.ves) qui est traitée que celle des victimes de l’instrumentalisation de l’antisémitisme2. Deuxième hypothèse, les juif.ves sont supposé.es être représenté.es par ces figures médiatiques qui ont pardonné à Yann Moix. Dans ce cas là, on est en droit de s’interroger sur le degré d’adhésion au dangereux trope du « privilège juif » qui se représente « les juifs » comme « proches du pouvoir » ou encore comme « les chouchous de la République ».

Une autre question sur cette affaire émerge : comment les médias peuvent-ils traiter le négationnisme sans contribuer à répandre ses théories ? En avril 2019, on a vu Yvan Benedetti, ancien de l’Oeuvre Française, exposer ses théories négationnistes sur La Chaîne Parlementaire (LCP) devant l’assemblée nationale, Macron réhabiliter le maréchal Pétain pendant le centenaire de la guerre de 1914-18, Christophe Castaner expliquer que la police de Vichy a fait partie de la Résistance, Etienne Chouard défendre le droit à douter de l’existence des centres de mise à mort sur le MédiaTV ainsi que la diffusion du texte Le grand remplacement écrit par le tueur de Christchurch s’inspirant des théories de Renaud Camus dont se réclamait aussi le tueur de Pittsburgh, illustrant ainsi l’intrication entre antisémitisme et islamophobie dans le corpus politique et théorique de l’extrême droite contemporaine, en plus des écrits et dessins de Yann Moix.

Construire des dialogues antiracistes plutôt que des mises en compétition

Une partie de la réponse à cette situation se trouve dans notre capacité de prise de parole et d’auto-défense. Nous devons aujourd’hui contrer nos portes-paroles autoproclamés qui entretiennent une compétition entre antisémitisme et islamophobie et minimisent voire nient cette dernière. De la même manière, il est aujourd’hui urgent que les autres non-blanc.hes antiracistes fassent le ménage dans leur camp en dénonçant les vendeurs de haines qui affirment les représenter. Une lutte contre tous les racistes blancs et non-blancs ne peut pas consister à demander un égal « droit au pardon pour les menteurs antisémites » mais doit au contraire s’atteler à museler autant les Yann Moix, Alain Soral et autres Etienne Chouard que les Dieudonné ou Mehdi Meklat. Ceci ne pourra se faire qu’en élaborant des analyses et des discours politiques tenant compte à la fois des spécificités des racismes que nous vivons et de leurs imbrication au lieu de les mettre en concurrence.

1 Expression popularisée au début des années 2000 par des auteurs comme Pierre-André Taguieff et reprise lors de la parution du « Manifeste contre le nouvel antisémitisme » signée par 250 personnalités en 2018 qui identifie les islamistes – voir l’ensemble des musulman.es – comme les principaux producteurs de l’antisémitisme en France.

2 Un autre exemple édifiant de ce phénomène particulier est le grotesque contre-rassemblement de Menilmontant organisé par « l’antiracisme politique » suite à une semaine d’événements antisémites intenses en février 2019.
https://obsessionjuive.home.blog/2019/09/08/a-propos-du-rassemblement-a-menilmontant/

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