Quel plaidoyer progressiste en faveur d’Israël ? – David Hirsh

Quel pourrait-être un plaidoyer progressiste en faveur d’Israël ? Pourquoi un État-nation aurait-il besoin d’un plaidoyer en sa faveur ? Quel plaidoyer progressiste en faveur de la France ou de la Pologne ? Avant la Révolution française, la question de la France demeurait ouverte. Marseille ferait-t-elle partie de la même république que la Bretagne ? Quand il existait un mouvement politique en faveur de la fondation de la France, il existait aussi un plaidoyer pour et contre la France. Quand la Pologne était engloutie à moitié par l’URSS et à moitié par le troisième Reich, il existait un plaidoyer progressiste en faveur de la Pologne. Mais aujourd’hui, heureusement, la Pologne existe. Elle n’a pas besoin que l’on fasse un plaidoyer en sa faveur.

Il existe de bonnes raisons de se montrer ambivalent face au nationalisme. Les mouvements nationalistes se sont souvent dressés contre des forces qui menaçaient la liberté humaine. Le nationalisme nous offre une façon de nous visualiser comme partie d’une communauté dans laquelle nous faisons attention les uns aux autres. Mais faire partie de quelque chose signifie aussi définir les autres comme ceux qui n’ont font pas partie, comme ceux qui en sont exclus. La gauche devrait combattre pour la liberté avec les nationalistes mais nous devrions aussi garder à l’esprit les dangers du nationalisme. Comme John Lennon, nous devrions imaginer un monde dans lequel les gens ne ressentent plus le besoin de se protéger face à la menace extérieure, mais tant que celle-ci existera, il est sage pour des communautés de maintenir la possibilité de leur auto-défense.

Les progressistes en France ou en Allemagne peuvent espérer dissoudre leurs États dans l’Union Européenne ou dans une communauté globale. En ce sens, on peut encore plaider la cause de la France ou de la Pologne. Mais personne ne pense que la première ou la seconde doit justifier son existence auprès de quiconque à l’extérieur. Même l’Allemagne, après ses crimes de la seconde guerre mondiale, n’a dû justifier son existence.

À la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, les Juifs étaient divisés au sujet de la manière dont ils devraient s’opposer à l’antisémitisme. Certains voulaient dissoudre leurs caractéristiques dans un socialisme universel dans lequel chacun se verrait traité avec respect et où la distinction entre Juif et non-Juif serait progressivement oubliée. D’autres voulaient que les Juifs s’organisent dans des Bunds (unions) culturels et politiques juifs qui les défendraient face à l’antisémitisme et qui construiraient l’identité juive sur de nouvelles bases égalitaires et empouvoirantes. Un troisième courant pensait que l’auto-détermination nationale constituait la solution pour garantir les droits individuels des peuples et voulait que les Juifs à travers le monde se forgent une nation souveraine. Ce dernier groupe, les sionistes, plaidait la cause d’Israël sur un mode progressiste tandis que les deux autres, les socialistes et les bundistes, développaient un argumentaire progressiste contre Israël.

Dans les années 1940, la grande majorité des Juifs socialistes, bundistes et sionistes furent systématiquement assassinés, aux côtés de Juifs sans opinions, partageant d’autres opinions, se considérant comme Juifs seulement à travers leurs communautés religieuses ou s’envisageant seulement comme de loyaux citoyens allemands, tchèques ou néerlandais. La culture juive en Europe fut anéantie. Il y avait quelques survivants ici et là mais la plupart trouvaient insupportables de continuer à vivre parmi qui ceux avaient tué tous ceux qu’ils connaissaient, parmi ceux qui avaient échoué à empêcher les tueries et parmi ceux dont les enfants, la famille et les amis étaient encore vivants.

Avant, pendant et après l’Holocauste, les Juifs essayèrent de quitter l’Europe et allèrent là où ils étaient autorisés à aller. Beaucoup de Juifs apprirent la terrible leçon que le XXème siècle avait violemment inculqué à tellement de peuples à travers le monde : si vous n’avez pas votre propre État, vous n’avez pas de droits. Le 20 avril 1945, un aumônier de l’armée britannique aida à organiser un service de shabbat cinq jours après la libération du camp de concentration de Bergen Belsen. Une récit radio de la BBC affirme que ce fut le premier service religieux juif tenu sans peur sur le sol allemand en une décennie : « Pendant le service, les quelques centaines de personnes réunies pleuraient ouvertement de joie suite à leur libération et de tristesse en mémoire de leurs parents, frères et sœurs qu’on leur avaient pris pour être gazés et brûlés. Ces personnes savaient qu’elles étaient enregistrées. Elles voulaient que le monde entende leur voix. Elles firent alors un effort considérable et extrêmement fatiguant »1.

Cet effort consista à chanter Hatikva, l’hymne national sioniste, afin qu’elles puissent être entendues à travers le monde. Tel fut leur plaidoyer progressiste en faveur d’Israël. Pour beaucoup de survivants, quitter l’Europe ne suffisait pas. Ayant appris qu’ils ne pouvaient pas compter sur les autres pour les aider, ils désiraient l’auto-détermination juive. Se sentir en sécurité serait trop exiger, mais au moins de cette manière ils sauraient qu’en cas de nouvelle menace contre les Juifs, ils pourraient mourir en se défendant collectivement, en tant que Juifs.

Même alors, la cause d’Israël pouvait être plaidée ou rejetée. Peut-être que l’immigration en Palestine s’avérait trop dangereuse pour les Juifs, peut-être qu’Israël était une idée impossible et utopique. Peut-être que le besoin d’auto-défense des Juifs pourrait être réalisé avec une sorte d’arrangement bi-national avec les Arabes de Palestine.

Mais dans la même mesure où l’Holocauste avait vaincu les socialistes et les bundistes, ces critiques trouvèrent comme réponses non pas des arguments ou la raison mais d’immenses et irréversibles évènements dans le monde matériel ; en l’occurence, la décision de l’ONU de fonder Israël et la défense du nouvel État contre les armées envahissantes des États voisins qui essayèrent de chasser les Juifs. Ces derniers, armés par Staline, via la Tchécoslovaquie, en violation de l’embargo britannique et américain sur les armes, ne furent pas chassés. Environ 700 000 Arabes palestiniens partirent, prirent la fuite ou furent chassés pendant la guerre et ne furent pas autorisés à revenir par le nouvel État d’Israël. Pour eux, il s’agissait là d’une réelle catastrophe mais le conflit Israël/Palestine n’avait jamais été inévitable. Il fut le résultat de défaites successives des forces progressistes dans les deux nations. Il n’est toujours pas inévitable. Et l’existence du conflit ne peut pas non plus délégitimer une nation. Les nations existent et ne requièrent pas de légitimité.

Isaac Deutscher, le biographe de Trotsky, socialiste antisioniste avant l’Holocauste, écrivait en 1954 : « Les Israéliens qui m’ont connu antisioniste sont curieux de savoir ce que j’en pense à présent. Je ne le suis plus, évidemment, depuis déjà longtemps : car mon antisionisme se fondait sur la confiance que m’inspirait le mouvement ouvrier européen ou, plus largement, la société européenne ; or, cet espoir n’était pas justifié. Si, au lieu d’argumenter contre le sionisme pendant les années 1920-1930, j’avais pressé les Juifs européens de partir pour la Palestine, j’aurais peut-être contribué à sauver des vies qui se sont éteintes dans les chambres à gaz d’Hitler »2.

Deutscher ne s’est pas converti au sionisme en tant qu’idéologie, il prenait acte du fait que le débat était clos. Israël existait maintenant dans le monde matériel et plus seulement dans l’imagination. L’antisémitisme traite les « Juifs » comme une idée plutôt que comme une collectivité réelle d’êtres humains concrets. Une idée à laquelle on pouvait s’opposer fut transformée en un peuple que l’on pouvait éliminer. Appréhender Israël comme une idée ou comme un mouvement politique plutôt que comme un État-nation permet d’envisager aussi son élimination.

Israël doit trouver la paix avec ses voisins chez lesquels les mouvements hostiles et antisémites ont une influence majeure. Elle doit continuer à remplir des exigences contradictoires à la fois en tant qu’État démocratique pour ses citoyens juifs et non-juifs mais aussi en tant qu’État juif garantissant les droits des Juifs en particulier. Il n’y a rien d’inhabituel à propos d’une institution sociale trouvant des manières pragmatiques et difficiles pour remplir des exigences contradictoires.

Mais que faire si la promesse du sionisme de construire un État-nation « normal » s’avérait utopique ? Peut-être que l’effet du poison de l’Holocauste ne s’est pas encore dissipé. Peut-être qu’Israël constitue, comme le pensait Deutscher, un radeau de sauvetage précaire, flottant dans une mer hostile au sein d’un monde insensible. Peut-être que la pression extérieure sur Israël et que les circonstances uniques de sa fondation sont en train de créer trop de contradictions internes déchirantes et de lignes de fracture. Là où les gens sommaient auparavant les Juifs d’Europe de retourner en Palestine, ils les enjoignent maintenant de retourner en Europe. Là où les Juifs étaient vus auparavant comme des pièces clef du capitalisme, Israël apparaît aujourd’hui comme un rouage central de l’impérialisme. Si les Palestiniens sont venus à symboliser les victimes de l’ « Occident », les Juifs se voient de nouveau assignés dans l’imaginaire symbolique au rôle de méchants mondiaux. Peut-être qu’Israël est précaire et que nous n’avons pas encore vu l’acte final de la tragédie des Juifs. Et si elle devait succomber, parmi ceux qui la regarderont trépasser, ils se trouvera toujours des personnes pour dire, avec une fausse tristesse, que les « Juifs » ont eux-même provoqué leur malheur.

Ce texte fut initialement rédigé pour Labour Friends of Israel et publié ici : https://engageonline.wordpress.com/2011/11/22/what-is-the-progressive-case-for-israel

Traduit de l’anglais par Memphis Krickeberg

1« Haktiva at Bergen-Belsen », 03/03/2010, https://www.youtube.com/watch?v=syUSmEbGLs4

2Deutscher Isaac, Essais sur le problème juif, Payot, 1969.

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David Hirsh (29/09/1967) est professeur de sociologie au Goldsmiths College de Londres. Ces travaux portent sur le droit international, les génocides et l’antisémitisme. Ancien trotskyste, il est le co-fondateur d’Engage, une campagne contre le boycott d’Israel. Il est l’auteur notamment de Contemporary Left Antisemitism (Routledge, 2018).