Pourquoi les théories conspirationnistes d’extrême-droite sont-elles à ce point obsédées par la pédophilie ? – Ali Breland

Le texte qui suit, publié en août 2019 dans la revue américaines Mother Jones, traite des différentes paniques morales autour de la pédophilie dans le contexte états-unien, ainsi que de plusieurs théories du complot y afférant. Ces théories du complot pédophile sont ici analysées comme relevant d’un discours réactionnaire de défense de la famille traditionnelle contre une menace extérieure, bien qu’on puisse parfois noter une porosité entre ce complotisme et des discours plus larges ordonnant de « toujours croire les victimes » et « protéger l’innocence des enfants ».

Si les exemples cités dans l’article proviennent des États-Unis, des rumeurs analogues peuvent circuler en France. En 2014, dans un contexte de polémique et de fantasmes autour de la « théorie du genre », des enfants étaient retirés des écoles de peur que la masturbation, la sodomie ou le travestissement leur soient enseignés, suite à des rumeurs propagées par des associations religieuses et des réseaux d’extrême-droite proches d’Alain Soral. Plus récemment, en août 2020, à Paris, la pizzeria Pizza Girl était accusée sur les réseaux sociaux, à partir d’interprétations délirantes, d’être la vitrine d’un réseau pédophile. Si les rumeurs liées à un complot pédophile émanent le plus souvent de l’extrême-droite, des milieux complotistes et/ou religieux intégristes et sont associées à la défense de la famille traditionnelle et à la nostalgie d’une stabilité sociale fantasmée, elles se retrouvent parfois à gauche et dans les mouvements féministes. Ainsi, en septembre 2020, une plaque rendant hommage à Guy Hocquenghem dans la rue où il avait habité, était retirée par la mairie de Paris, suite à la pression d’une coalition allant de militantes féministes « intersectionnelles » à l’Association Enfants Prévention Actions Pédocriminalité Inceste (EPAPI) et l’Association internationale des victimes de l’Inceste (AIVI), dont les principaux combats sont la dénonciation d’une justice considérée comme complice des pédophiles, et, dans le cas de l’AIVI la lutte contre les cours d’éducation sexuelle à l’école, qui relèveraient de la « perversion » et viseraient à « attaquer l’enfance afin de la formater vers une quête de jouissance sexuelle précoce »1.

Dans le communiqué signé par cette coalition, Guy Hocquenghem était décrit comme un proche de Gabriel Matzneff et « l’un des pires apologistes de la pédocriminalité que la France ait jamais compté ». S’il serait tout à fait possible, et souhaitable, de chercher à tirer le bilan des discours tenus dans les années 70 à propos de la libération sexuelle, qui ont parfois sous-estimé certains abus de pouvoir, et trop souvent considéré qu’il ne pouvait y avoir viol s’il n’y avait pas de violence, la manière de désigner ici Guy Hocquenghem comme « l’un des pires apologistes de la pédocriminalité » pour sa critique, en compagnie de nombreux autres intellectuels et militants homosexuels, des lois qui réprimaient alors les rapports sexuels entre majeurs et mineurs relève d’un anachronisme grossier.

Il faut en effet rappeler que, si la majorité sexuelle est aujourd’hui de 15 ans, jusqu’en 1982, des homosexuels majeurs dont le partenaire avait à peine moins de dix-huit ans (et moins de vingt-et-un ans jusqu’en 1974) étaient, en vertu de lois datant du régime de Vichy, fréquemment interpellés par la police sur demande des parents du mineur. Guy Hocquenghem a signé plusieurs pétitions contre ces lois et les signataires ont en partie obtenu gain de cause. En effet, cette campagne a débouché en 1982 sur le remplacement du crime d’« attentat à la pudeur sur mineurs » par le délit d’ « atteinte sexuelle sur mineurs », passible du tribunal correctionnel et non plus des assises, ainsi que sur l’alignement des majorités sexuelles à 15 ans, mettant fin à une discrimination entre hétérosexuels et homosexuels. Le débat sur l’âge auquel un adolescent pouvait entretenir une relation avec un adulte s’est alors progressivement clos, et, sauf à considérer que les lois actuelles encourageraient la « pédocriminalité », il semble erroné de considérer comme « pro-pédophile » la critique des lois en vigueur dans les années 1970 par Guy Hocquenghem ou d’autres intellectuels et militants de l’époque, fût-elle formulée de façon provocante voire outrancière.

Jusqu’à ces dernières années, l’extrême-droite était relativement seule à continuer à propager l’amalgame entre les mouvements homosexuels, les luttes sociales et la défense de la pédophilie. Nous constatons aujourd’hui que l’extrême-droite n’est plus la seule à propager de tels discours, bien que les formulations et les fondements matériels de ces derniers soient sensiblement différents lorsqu’ils se retrouvent dans d’autre milieux.

Les auteurs de discours réactionnaires décrivant des élites dépravées souhaitant s’en prendre aux enfants semblent guidés par l’angoisse face à l’ébranlement des formes sociales et des conceptions genrées traditionnelles. Dans le cas de certaines militantes féministes, comme celles s’étant opposées à l’existence d’une plaque rendant l’hommage à Guy Hocquenghem, nous pouvons supposer que, faute d’un rapport de force suffisant pour améliorer les conditions de vie des femmes ou des minorités, il s’agit d’exister politiquement par la polémique médiatique et, s’il le faut, par la calomnie.

Et malgré de nombreuses divergences, il arrive aussi que l’extrême-droite et une partie de la gauche colportent les mêmes rumeurs. Ainsi, en 2018, suite à la « loi Schiappa » créant un nouveau délit d’ « atteinte sexuelle sur mineur de moins de quinze ans avec pénétration », le gouvernement était accusé, tant par l’extrême-droite que par une partie de la gauche et du féminisme, de viser une suppression de la qualifications des viols sur mineurs, alors qu’aucune infraction n’était supprimée, et qu’aucune réforme n’assouplissait la définition du viol sur mineur. Plus récemment, dans une pétition s’opposant à la nomination de Gérald Darmanin et d’Eric Dupond-Moretti signée par l’essentiel des représentantes du féminisme institutionnel2, le reproche principal fait à ce dernier était d’avoir, en tant qu’avocat, défendu ses clients, quelle que soit la gravité des faits dont ils étaient accusés … Encore plus surprenant, les acquittés d’Outreau, dont l’innocence avait été démontrée et reconnue après des années de prison, et qui avaient reçu les excuses du procureur, du juge, du gouvernement et du président de la République, étaient désignés dans cette pétition comme des « pédocriminels » ayant échappé à la condamnation à cause d’un avocat sans scrupule… Les signataires reprenaient ici une théorie complotiste, populaire notamment dans les réseaux soraliens.

Comme l’avait démontré l’affaire Outreau, si les rumeurs sont parfois simplement ridicules, il arrive aussi que les paniques morales, conjuguées au populisme pénal et au recul des droits de la défense, puissent détruire des vies. Dans tous les cas, qu’il s’agisse de simples fantasmes sur les« élites dépravées », d’accusations nominatives formulées sur la base de rumeurs, ou de la critique anachronique de tel ou tel penseur décédé il y a plusieurs décennies, les discours complotistes sur la pédophilie s’avèrent surtout profondément régressifs et nuisent à la nécessaire lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants.

L’histoire est toujours la même, de la panique autour des crèches à QAnon : elle ne concerne pas réellement les enfants. La question est plutôt celle de la peur face à un ordre social qui change.

Les enfants étaient sodomisés dans des tunnels souterrains secrets. Leurs ravisseurs buvaient du sang devant eux, et mettaient en scène des sacrifices rituels sataniques. Parfois, les enfants étaient filmés à des fins pornographiques. Au total, plusieurs centaines d’enfants ont été soumis à ce traitement. Et tout cela se passait au milieu d’un quartier sûr, où aucun crime n’était censé se produire, et encore moins des crimes à ce point atroces et innommables.

Non pas que quelqu’un d’autre ait été témoin des abus. Il n’y avait pas non plus de preuves évidentes que cela avait réellement lieu. Mais les gens étaient sûrs que c’était réel. Cela semblait trop logique pour être inventé, ils étaient tous d’accord. « Tout semblait concorder », disait l’un d’entre eux. Des centaines, peut-être des milliers, d’Américains, par ailleurs normaux et relativement équilibrés, croyaient réellement qu’un énorme réseau de pédophiles occultistes opérait sous le nez de la population.

Le scandale de l’établissement préscolaire McMartin dans les années 1980 était une sorte de version analogique du Pizzagate, plus récent, qui s’inscrivait dans une panique morale, à la fois intense et malsaine, à propos de la maltraitance souterraine des enfants. Même si les crimes présumés se seraient déroulés à des milliers de kilomètres et à plusieurs décennies d’intervalle, dans des circonstances très différentes, les deux théories du complot partagent les mêmes contours grossiers.

La saga McMartin a commencé en 1983 avec les accusations de la mère d’un garçon et s’est amplifié au point d’englober des affirmations fantasques au sujet d’un gigantesque réseau de pédophiles tapi sous une école maternelle de Manhattan Beach, en Californie. Le Pizzagate fut élaboré pendant la campagne présidentielle de 2016 et affirmait que des personnalités du Parti démocrate dirigeaient un réseau pédophile dans des tunnels sous la pizzeria Comet Ping Pong dans un quartier résidentiel de Washington. Ces deux affaires ont débouché sur de nouvelles théories.

Au milieu d’une hystérie nationale totale, McMartin a engendré une série de théories du complot à propos des garderies, tandis que le Pizzagate a conduit à QAnon, une théorie du complot encore plus bizarre, qui postule que le président Donald Trump serait sur le point d’arrêter une foule d’élites libérales coupable d’avoir facilité et participé à un vaste réseau d’exploitation sexuelle d’enfants. Ces deux théories s’appuient sur des craintes naturelles concernant la sécurité des enfants et les ont intégrées à des phénomènes nationaux, ayant des ramifications dans le monde réel. Dans les deux cas, il s’agissait évidemment de fictions.

Les théories conspirationnistes centrées sur la vulnérabilité des enfants ne sont ni nouvelles ni spécifiquement américaines. Les allégations de meurtres d’enfants chrétiens par des Juifs, et d’utilisation de leur sang dans des rituels remontent au minimum au XIIème siècle et ont ressurgi de temps à autre depuis lors. Bien avant cela, les chrétiens étaient soupçonnés d’accomplir des rites similaires. « Blesser des enfants est l’une des pires choses dont on puisse accuser une personne. C’est un moyen facile de diaboliser votre ennemi », explique Kathryn Olmsted, professeur d’histoire à l’université de Californie-Davis, qui a étudié les théories du complot.

Pourquoi les théories du complot sur la maltraitance des enfants explosent-elles dans la conscience du public à certains moments ? Les raisons invoquées pour expliquer la résonance particulière du Pizzagate et de QAnon tendent à se concentrer sur les pathologies de l’écosystème médiatique – bulles épistémiques, polarisation, croissance incontrôlée des médias sociaux. Mais, des années avant la fracture de la culture de masse et à l’aube de Reddit et 4chan, les accusations de McMartin ont alimenté un spectacle national au sein duquel des dizaines de personnes ont été accusées à tort de crimes sexuels contre des enfants.

La continuité entre l’affaire McMartin et le Pizzagate suggère une explication plus large des théories du complot pédophile. Elles ne sont pas le simple produit de dysfonctionnements au sein de notre culture médiatique, mais une conséquence du fonctionnement normal de la politique réactionnaire.

Richard Beck, dans We Believe the Children : A Moral Panic in the 1980s, situe les racines de la théorie de la conspiration de McMartin dans le progrès social de la décennie précédente – en particulier dans les gains obtenus par les femmes. « Dans les années 1980, il y a eu une forte et vicieuse réaction anti-féministe qui a permis aux théories du complot de s’implanter », me dit Beck. « Dans les années 1970, les femmes des classes moyennes et supérieures avaient commencé à travailler à temps plein et à ne plus être des femmes au foyer ». C’était l’aube de ce que l’économiste Claudia Goldin a appelé « la révolution tranquille ». Grâce notamment à une liberté plus grande permise par la contraception, les horizons professionnels s’étaient suffisamment élargis à la fin des années 1970 pour que les femmes deviennent, selon les termes de Goldin, « des participantes actives qui négocient de manière assez efficace au sein du ménage et sur le marché du travail ». Elles construisaient désormais leur identité en dehors du contexte de la famille et du ménage.

La famille patriarcale était assiégée, comme l’observaient les conservateurs, et les crèches étaient devenues la représentation physique des forces sociales qui les accablaient. « Vous avez eu cette résurgence des conservateurs sous l’impulsion de Reagan », dit Beck, « et les crèches étaient considérées au minimum comme suspectes, sinon comme une force délibérément mauvaise issue du féminisme ».

La crèche occupait une place importante dans la diabolisation mise en place par la droite. Dès les années 1960, les conservateurs mettaient en garde contre le fait que les garderies « étaient un complot communiste visant à détruire la famille traditionnelle », comme l’écrit la sociologue Jill Quadagno dans The Color of Welfare. En 1971, le président Richard Nixon mettait son veto à la loi sur le développement global de l’enfant, qui aurait établi un système national de garderie. Dans le message justifiant son veto, Nixon avait recours au langage anti-communiste que lui avait soufflé son assistant spécial, Pat Buchanan, en affirmant que le programme aurait engagé « la vaste autorité morale du gouvernement national du côté des approches communautaires de l’éducation des enfants en opposition à l’approche centrée sur la famille ». Au sein d’une décennie voyant une hausse des taux de divorces, nous pouvons au moins dire que le complotisme et le conservatisme social peuvent jouir d’un mariage heureux. Lorsque Judy Johnson a dénoncé, en 1983, les abus sexuels commis par une enseignante de l’école maternelle McMartin sur son enfant, le pays était déjà prêt à affronter le pire, après plus d’une décennie d’alarmisme sur la prise en charge des enfants.

Bien sûr, il est évident que ce n’est pas seulement le mouvement des femmes et leur place sur le marché du travail qui a créé les conditions d’une panique réactionnaire. Il y avait d’autres facteurs. La campagne anti-viol des années 1970, écrit l’historien Philip Jenkins dans Moral Panic, avait « formulé les concepts et le vocabulaire qui allaient devenir partie intégrante de l’idéologie de la protection de l’enfance », en particulier un « refus de ne pas croire » la parole des victimes. Les développements sur l’amnésie traumatique et les souvenirs refoulés avaient créé un consensus thérapeutique autour des allégations d’abus sexuels des enfants : « Être prêt à croire l’incroyable », comme le disait le livre d’auto-support The Courage to Heal. « Croyez le survivant… Personne ne fantasme l’abus ». Et le mouvement anti-sectes de la fin des années 1970 avait fait naître le spectre de cabales sataniques se livrant à des sacrifices humains et à d’autres comportements sinistres.

Beck compare les théories du complot à des paraboles. Celles qui trouvent leur public sont celles qui valident le mieux les anxiétés d’un groupe, le tort étant attribué à des étrangers. Dans un article de 2017 sur le Pizzagate et les complots pédophiles, le professeur de psychologie Jim Kline, aujourd’hui au Northern Marianas College, soutient que les théories du complot « naissent pendant les périodes de troubles et d’incertitude ». Dans une interview, Kline va plus loin : « Les bouleversements sociaux peuvent submerger la pensée critique. Cela nous fait aller au-delà de ce qui est logiquement possible. Nous entrons dans cet état d’hystérie et nous laissons cela nous submerger ».

Les accusations de McMartin constituèrent une démonstration éclatante du pourrissement de la structure sociale américaine telle qu’elle était perçue par les conservateurs. De façon peut-être inévitable, les affirmations se métastasèrent. C’était maintenant des centaines d’enfants qui auraient été agressés et soumis à des rituels sataniques, et dorénavant, au lieu d’un seul professeur, McMartin, c’était tout un réseau sexuel qui était impliqué. Un garçon racontait que des adultes masqués et en robe noire dansaient et gémissaient, que des lapins vivants étaient découpés en morceaux à la lumière des bougies. « La nurserie du cauchemar californien », titrait le People magazine. Mais bientôt, l’affaire commençait à se dégonfler. Les histoires d’abus s’avéraient avoir été arrachées aux enfants par le biais d’interrogatoires douteux et tendancieux. Judy Johnson, qui avait initialement déclaré que son fils avait été agressé, se trouvait être schizophrène et paranoïaque. En 1986, un procureur abandonnait les charges – à un moment donné, il y avait eu jusqu’à 208 chefs d’accusation – contre la quasi totalité des accusés, à l’exception de deux d’entre eux. Deux procès s’achevaient en 1990, les jurys se trouvant dans l’impasse face à certaines accusations, et déclaré l’acquittement pour les autres. Après sept ans et 15 millions de dollars de frais de justice, les accusations restantes étaient finalement abandonnées.

Malgré la fragilité des premiers éléments sur lesquels elle fut édifiée, l’affaire avait suscité une panique nationale. En 1985, un aide-maternelle du Massachusetts avait été condamné à tort pour avoir supposément agressé des garçons et des filles de trois, quatre et cinq ans ; le procureur avait déclaré au jury qu’un homosexuel travaillant dans une garderie était comme un « accro au chocolat dans un magasin de bonbons ». À cette époque, des employés de garderies du Bronx étaient arrêtés pour avoir prétendument abusé sexuellement d’enfants. Cinq hommes furent condamnés avant que leur condamnation ne soit finalement annulée.

Les progressistes ont certainement participé à l’hystérie – Gloria Steinem3 a donné de l’argent à l’enquête autour de McMartin – mais dans l’ensemble, il s’agissait d’un phénomène réactionnaire. Ce qui a provoqué la panique, dit Beck, n’était pas seulement le sentiment que des enfants étaient lésés. « C’est le fait que des familles étaient lésées ».

En 2016, trois décennies après le procès McMartin, WikiLeaks, de mèche avec les hackers russes, a publié les courriels privés de John Podesta, conseiller de Hillary Clinton. Dans l’un d’eux, Podesta est invité à une collecte de fonds au Comet Ping Pong. Des détectives amateurs d’Internet ont popularisé la théorie du complot autour d’un réseau d’exploitation sexuel d’enfants. Les pédophiles communiqueraient en langage codé : « hotdog » signifierait « jeune garçon » ; « fromage » signifierait « petite fille » ; « sauce » signifierait « orgie ». La théorie a été facilement démystifiée. Elle a finalement été abandonnée par les figures d’Internet qui lui avaient donné de l’ampleur, mais le Pizzagate, comme cela avait été immédiatement baptisé, avait déjà débordé dans la réalité physique. En décembre 2016, un homme de 28 ans nommé Edgar Maddison Welch, après avoir roulé de la Caroline du Nord à Washington, tira avec un fusil d’assaut à l’intérieur de la pizzeria Comet pour tenter de sauver les enfants qu’il pensait y être enfermés. Personne ne fut blessé. Welch fut condamné à quatre ans de prison.

La théorie conspirationniste de QAnon a repris là où Pizzagate s’était arrêté, alléguant que le réseau pédophile de l’élite libérale s’étendait bien au-delà d’un seul restaurant et que ce n’était qu’une question de temps avant que Trump n’arrête Podesta, Clinton et d’autres courtiers du pouvoir démocrate pour leurs crimes. Tout cela était alimenté par un auteur anonyme sur Internet, appelé Q, qui prétendait être un personne bien placée au sein du gouvernement.

Avec le Pizzagate et QAnon, les agresseurs sont passés des travailleurs de crèche à l’élite libérale, et les idéologies derrière ces théories sont maintenant plus explicites. Mais le contexte général est plus ou moins le même : un repli conservateur après une période de progrès sociaux. Si l’entrée des femmes sur le marché du travail dans la seconde moitié du XXème siècle a déclenché de profondes inquiétudes quant à la dégradation des rôles traditionnels des sexes et de la cellule familiale, au XXIème siècle, c’est le mariage homosexuel, l’acceptation croissante des droits des transgenres et l’hégémonie culturelle apparente d’un programme de justice sociale. « Q a trouvé cette peur », dit Travis View, un chercheur sur la théorie du complot et un animateur du podcast QAnon Anonymous.

« Bien que Q ne s’attaque jamais directement aux droits des trans ou à ce type de sujets, il y a beaucoup d’anxiété sur ce genre de questions », dit-il, en faisant référence à la communauté QAnon dans son ensemble. « Ils sont généralement préoccupés par l’acceptation des personnes trans et par la sexualisation excessive des enfants ». Sur la question des droits des transgenres, les complotistes s’alignent sur la politique conservatrice « normale » ; des législatures d’État à la Maison Blanche, les républicains ont fait beaucoup de bruit en attaquant et en renversant diverses protections qui avaient été accordées aux transgenres.

Les théories du complot de toutes sortes tirent leur énergie des angoisses sociales. Il arrive que ces théories aient un fondement réel. Dans son livre, Republic of Lies : American Conspiracy Theorists and Their Surprising Rise to Power, Anna Merlan détaille la croyance des Noirs de la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina, selon laquelle les digues de la ville n’avaient pas cédé d’elles-mêmes – elles auraient été bombardées intentionnellement pour détruire les quartiers pauvres de la Nouvelle-Orléans. La théorie était « ancrée dans un événement réel – une décision de 1927 de dynamiter les digues situées en dehors de la Nouvelle-Orléans, la logique étant qu’elles allaient inonder les zones de basse altitude tout en épargnant la ville elle-même », a déclaré Merlan dans une interview avec Becca Andrews de Mother Jones. « Cela a créé un sentiment de suspicion persistant et l’idée que le gouvernement allait peut-être recommencer ».

View fait remarquer que l’inquiétude concernant les élites qui s’attaquent aux enfants n’est pas non plus sans fondement. « Les éléments fondamentaux des théories systématiques à propos de l’élite abusant des enfants ne sont pas insensés », dit-il. « Il y a des cas de riches et de puissants qui abusent des enfants, et d’autres personnes qui le dissimulent. Jeffrey Epstein, l’Église catholique. Les gens ont le sentiment que les élites peuvent commettre des crimes horribles et s’en tirer à bon compte ». L’arrestation d’Epstein au début d’août 2019 a beaucoup fait pour ratifier la vision du monde des QAnon. « Ce n’est que le début », déclarait Liz Crokin, une ancienne journaliste de la presse à scandale. « La tempête est officiellement là ».

Et c’est ainsi que la préoccupation légitime concernant la prédation et l’impunité des élites se mue en une croisade sociale dégradante et dangereuse. La « Tempête » citée par Crokin – également connue sous le nom de « Grand Réveil » – fait partie de l’eschatologie vivante que les adeptes de QAnon partagent avec les guerriers de la culture conservatrice traditionnelle, une eschatologie dans laquelle le jugement est enfin rendu contre les progressistes, et où la famille nucléaire retrouve sa place. « Une chose dont ils parlent souvent lorsqu’ils évoquent ce qui arrivera après « la tempête », c’est qu’ils imaginent que l’économie sera rétablie de manière à ce qu’un seul revenu puisse à nouveau faire vivre une famille », explique M. View. « Ils s’imaginent que les normes et les rôles traditionnels des hommes et des femmes seront confirmés et que la façon dont les enfants sont élevés redeviendra ce qu’elle était ».

Les différences entre les complots pédophiles des années 1980 et ceux d’aujourd’hui sont révélatrices à leur façon. Il y a la question de l’échelle. La chasse aux sorcières autour de la pédophilie des années 1980 a réussi à mobiliser des institutions entières, une grande partie des médias amplifiant de façon a-critique ces mensonges et la police prenant des mesures basées sur des preuves non-probantes. Des vies ont été ruinées dans tout le pays. Mais à l’exception de quelques experts d’extrême-droite et de quelques sites web, les médias n’ont pas pris au sérieux les revendications de Pizzagate et de QAnon. Les conversations les plus importantes sur les complots se limitent aux forums d’images en ligne et aux réseaux sociaux.

Il y a aussi la nature des cibles. Alors que les théories du complot pédophile des années 1980 s’attaquaient aux emblèmes institutionnels du progrès féministe, les conspirations pédophiles des années 2010 s’attaquent aux emblèmes culturels du cosmopolitisme rampant. Les abus rituels des années 1980 étaient supposés s’être produits dans les banlieues, dans des institutions publiques ou agréées par l’État telles que les écoles et les garderies. Aujourd’hui, les abus se produisent dans les entreprises des villes cosmopolites. Le Comet Ping Pong, dans le quartier de Chevy Chase à Washington, est connu comme un espace accueillant où se produisent régulièrement des artistes et des musiciens progressistes DIY – « un emblème tangible », selon les termes du professeur de sociologie de l’université de New Haven, Jeffrey S. Debies-Carl, « de l’inclusion, de la tolérance et d’autres valeurs progressistes qui menacent l’alt-right encline à la théorie du complot ».

L’historien britannique Norman Cohn, dans son livre Europe’s Inner Demons, trouve des éléments de théorie conspirationnistes portant sur la pédophilie à travers l’histoire. Au Ier siècle avant J.-C., des membres de la conspiration Catiline, un complot aristocratique visant à renverser la République romaine, auraient prêté serment sur les entrailles d’un garçon et les auraient ensuite mangées. Et dans les chasses aux sorcières des XVème et XVIIème siècles, des dizaines de milliers de personnes ont été torturées et tuées sur la base d’allégations selon lesquelles elles auraient perpétré des meurtres rituels d’enfants, entre autres actes odieux.

Les théories du complot documentées par Cohn sont fondamentalement politiques. Les rituels qu’elles décrivent sont les moyens « par lesquels un groupe de conspirateurs affirme sa solidarité », écrit-il, dans le but ultime de renverser « un dirigeant ou un régime existant et de s’emparer du pouvoir ». Les chasses aux sorcières de masse qui ont suivi sont également politiques, basées sur les « obsessions démonologiques de l’intelligentsia ». L’histoire de la réaction politique américaine est pleine de figures sexuelles du démon. Les lois Jim Crow4 étaient étayées par des mythes sur la virilité masculine noire. De même, le fameux décret sur les toilettes de Caroline du Nord a en partie été pris par crainte que les hommes prédateurs puissent dire qu’ils sont transgenres pour avoir accès aux toilettes des femmes5. Les opposants au droit à l’avortement continuent de développer des fantasmes sanglants à propos de femmes immorales commettant des infanticides, une provocation que Trump a fait applaudir lors d’un rassemblement en avril 2019.

De cette manière, les théories du complot pédophile agissent comme une sorte de propagande contre-révolutionnaire, un miroir déformant des véritables menaces qui pèsent sur l’ordre social. C’est ce qui relie QAnon et le Pizzagate à McMartin jusqu’aux chasses aux sorcières du Moyen-âge et à l’aube des grandes religions. Les démons peuvent prendre différentes formes, mais le complot est fondamentalement le même : notre maison est attaquée.

« La décadence de la morale croît de jour en jour », raconte un récit désespéré. Une cabale secrète fait des ravages à travers le pays, se plaint l’homme à son ami. Ses membres « se reconnaissent par des marques et des signes secrets » et « partout ils introduisent une sorte de religion de la luxure » qui dépasse « la fornication ordinaire ». Il existe une rumeur selon laquelle ils adoreraient les « parties intimes de leur chef et grand prêtre ». Peut-être que la rumeur est fausse, « mais de tels soupçons se portent naturellement sur leurs rites secrets et nocturnes ».

Dans le précédent dialogue, écrit par Minucius Félix au IIème siècle, le païen romain Caecilius Natalis parle des chrétiens comme les Pizzagaters décrivaient John Podesta et ses camarades au sein des élites libérales. Natalis est particulièrement choqué par le rite d’initiation à ce culte. Les détails sont aussi « révoltants que connus »: de nouveaux membres sont initiés à la secte, rapporte-t-il, en poignardant et en tuant un bébé enduit de pâte.

Traduit de l’anglais par Vivian Petit

Texte initialement publié dans la revue Mother Jones en juillet 2019 : https://www.motherjones.com/politics/2019/07/why-are-right-wing-conspiracies-so-obsessed-with-pedophilia/

Mother Jones est un magazine bimestriel américain de gauche, fondé en 1976 par une association. Il est aujourd’hui diffusé à 200 000 exemplaires. Son nom fait référence à Mary Harris « Mother » Jones (1837-1930), une socialiste et syndicaliste américaine, qui contribua notamment à la fondation des Industrial Workers of the World (IWW).

Le journal Mother Jones est notamment connu pour avoir employé Michael Moore de 1981 à 1986, et pour avoir révélé les activités d’espionnage envers des groupes écologistes (dont Greenpeace) commises par la firme de sécurité Beckett Brown International (BBI).

PDF: SI_pedo conspi_2020_Breland_prpdf

3NDT : Gloria Marie Steinem est une féministe américaine, journaliste et activiste politique sociale qui a été reconnue au niveau national comme une leader et une porte-parole du mouvement féministe américain à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

4NDT : Les lois Jim Crow étaient des lois nationales et locales issues des Black Codes promulguées par les législatures des États du Sud à partir de 1877 jusqu’en 1964, lois qui ont été mise en place pour entraver l’effectivité des droits constitutionnels des Afro-Américains, acquis au lendemain de la Guerre de Sécession.

Les plus importantes lois Jim Crow introduisaient la ségrégation dans les services publics (établissements scolaires, hôpitaux, transports, justice, cimetière, etc.), les lieux de rassemblement (restaurants, cafés, théâtre, salle de concert, salles d’attentes, stades, toilettes, …) et restreignaient les interactions sociales entre Blancs et gens de couleur au strict minimum, cela au nom du principe « separate but equal » / séparé mais égaux.

5NDT : Le 23 mars 2016, le gouverneur de Caroline du Nord, Pat McCrory (R), a promulgué le Public Facilities Privacy & Security Act (communément appelé House Bill 2). La loi stipule que dans les bâtiments gouvernementaux, les individus ne peuvent utiliser que les toilettes et les vestiaires correspondant au sexe indiqué sur leur certificat de naissance.

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Ali Breland est journaliste à Mother Jones et travaille notamment sur la désinformation sur Internet. Ses écrits portent plus largement sur les technologies, la race et les questions politiques. Certains d'entre eux ont été publiés dans The Guardian, Vice, ainsi que sur les sites internet de la National Public Radio et de CNN.