Matérialisme historique et théologie morbide. A propos de la sacralisation des noms « juif » et « palestinien ». Farce en deux actes – Ivan Segré

Ivan Segré répond à la recension de son ouvrage La trique, le pétrole et l’opium (Libertalia, 2019) par Denis Sieffert parue sur le site de la revue Politis le 22 mai 2019.

I. Les sacralisateurs du nom « juif »

Dans la préface au recueil Portées du mot « juif », paru en 2005, Alain Badiou polémiquait contre ceux qu’il appelle « les sacralisateurs du nom juif ». Il expliquait que ce « fort courant intellectuel » promeut « une sorte de transcendance communautaire du destin que porte le nom « juif », en sorte que rien ne peut rendre ce destin commensurable, dans les registres de l’idéologie et de la politique, voire de la philosophie, aux autres noms qui sont ou ont été exposés à des évaluations conflictuelles ». Et il enchaînait :

« L’argumentaire fondamental renvoie évidemment à l’extermination des juifs d’Europe par les nazis et leurs complices. Dans l’élément idéologique victimaire qui constitue l’artillerie de campagne du moralisme contemporain, cette extermination sans précédent vaut paradigme. Elle soutiendrait à elle seule la nécessité, morale, légale et politique, de tenir le mot « juif » hors de tout maniement ordinaire des prédicats d’identité, et de l’installer dans une sorte de sacralisation nominale. […] Par une remarquable ironie, on en vient alors à appliquer au nom « juif » ce que les chrétiens ont inauguralement tourné contre les juifs eux-mêmes, à savoir que Christ était un nom qui valait plus que tout autre nom. On peut lire aujourd’hui couramment que « juif » est en effet un nom en excès sur les noms ordinaires1. »

La réaction des apôtres d’une telle « sacralisation nominale » ne se fit pas attendre : le petit opuscule déclencha une violente contre-offensive, et le philosophe se vit bientôt accusé d’être « antisémite ». En dehors du cercle de ses disciples, Alain Badiou ne trouva guère de soutien, à l’exception notable de Daniel Bensaïd qui se porta volontiers au secours du philosophe communiste.

A cette même époque, je travaillais moi-même sur l’instrumentalisation idéologique du nom « juif », et aux prises avec la violence institutionnelle de la Réaction, je me tournai en quelque sorte naturellement vers Daniel Bensaïd et Alain Badiou, le premier assurant la direction de ma Thèse, le second la présidence du jury. C’est peu dire que cette Thèse de doctorat fut mouvementée, singulière, épique.

Dans deux ouvrages parus aux éditions Lignes en mai 2009, Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? et La réaction philosémite, l’essentiel de ce travail de recherche était rendu publique. Et les réactions ne se firent pas attendre. Dans un numéro de l’hebdomadaire Actualité juive paru en septembre 2009, Franklin Rausky, professeur à l’université de Strasbourg, évoquait « une nouvelle et inédite version du Protocole des sages de Sion », tandis que Jacques Tarnero, sur la Radio Communautaire Juive, parlait de « haine de soi ». L’hebdomadaire communautaire, alerté par des amis juifs orthodoxes de Jérusalem, m’accorda aussitôt, et bien volontiers, un droit de réponse, lequel parut la semaine suivante:

Dans l’édition datée du 3 septembre, Franklin Rausky a rendu compte pour Actualité Juive d’un ouvrage dont je suis l’auteur, La réaction philosémite ou la trahison des clercs paru aux éditions Lignes. Il le présente comme « un inquiétant manifeste anti-intellectuel » visant notamment « R. Draï, S. Trigano, A. Adler, A. Finkielkraut, P. A. Taguieff, O. Fallaci, R. Misrahi », et conclut qu’il s’agit là d’une « nouvelle et inédite version du Protocole des sages de Sion ». Que répondre à une telle diffamation dans le court espace qui m’est imparti ici ? Allons au plus simple, au plus évident : 1. Loin de critiquer Raphaël Draï, je rends hommage à son livre Sous le signe de Sion (Michalon, 2001). 2. Je critique en revanche sévèrement Orianna Fallaci pour avoir présenté l’abattage rituel comme « barbare », pour avoir présenté Abraham comme un égorgeur d’enfant, enfin pour avoir présenté le négationnisme de Faurisson comme la « liberté » de « revoir l’Histoire, c’est-à-dire la raconter d’une façon différente de la version officielle ». 3. Je ne reproche à quiconque de défendre Israël ou le sionisme, puisque c’est l’enjeu explicite de mon livre. J’ai toutefois le tort, c’est vrai, de juger que les idées d’extrême droite, comme la détestation de l’orthodoxie juive, n’ont aucun rapport avec l’intellectualité, moins encore avec la défense d’Israël. Et je prie Franklin Rausky de ne pas s’en offusquer. Je précise enfin qu’écrire un faux antisémite, c’est mentir en vue de nuire au peuple juif.

Qualifier mon livre La réaction philosémite de « nouvelle et inédite version du Protocole des sages de Sion » ne relevait évidemment pas du contre-sens, ou de l’étourderie, mais bien d’une diffamation délibérée visant à disqualifier le livre et son auteur. Ayant critiqué les amis de Rausky, ce dernier se portait à leur secours et en guise d’argument il actionnait la matraque. Actualités juives m’ayant offert le même nombre de signes que le court encadré de Rausky m’accusant de reproduire les thèses du Protocole, j’élaborais ailleurs, sur un blog intitulé Le monde juif, une contre-offensive plus développée, parue sous le titre « Réponse à un intellectuel français ». Je la reproduis ici, elle en vaut la peine :

 Dans le numéro d’Actualité Juive daté du 3 septembre est paru le compte-rendu d’un livre dont je suis l’auteur, La réaction philosémite ou la trahison des clercs (Lignes, 2009). Voici ce qu’on pouvait lire sous le titre « Un inquiétant manifeste anti-intellectuel » : « Ce troublant plaidoyer vise à prouver que de nos jours, la pensée réactionnaire, contre-révolutionnaire, anti-progressiste a changé de visage : après avoir été le fer de lance de la « réaction antisémite », elle devient depuis quelques années l’expression d’une « réaction philosémite » associant la défense de l’occident, du capitalisme et, last but not least, du sionisme. Parmi les intellectuels accusés de participer à cette sinistre entreprise de volte face idéologique : Raphaël Draï, Shmuel Trigano, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, Pierre André Taguieff, Orianna Fallaci, Robert Misrahi ! L’auteur polémique avec ses adversaires, analysant quelques phrases prétendues représentatives de cette « réaction philosémite » et pro-sioniste. Bref, voici une nouvelle et inédite version du Protocole des Sages de Sion : un mythe conspirationniste et démonologique du début du XXe siècle ! ». Le texte est signé Franklin Rausky. Monsieur Rausky est universitaire, il sait lire, du moins on doit le supposer, comme on doit supposer qu’il a effectivement lu l’ouvrage dont il parle. Examinons pourtant la question. Le livre La réaction philosémite ou la trahison des clercs est bel et bien une critique des intellectuels cités ici, à l’exception de Raphaël Draï, puisque loin de le critiquer, je rends hommage à son livre Sous le signe de Sion (Michalon, 2001). Pourquoi lui rends-je hommage ? Parce que Raphaël Draï, à la différence des ci-après nommés, ne confond pas la défense d’Israël avec la défense de l’Occident. La trahison des clercs dont il s’agit dans mon ouvrage, c’est en effet cela : le fait que des intellectuels se réclament de la « lutte contre l’antisémitisme » et de la « défense du sionisme » pour diffuser des idées qui contredisent les valeurs du judaïsme. Autrement dit, je leur reproche de ne pas se placer sous le signe de Sion. Et c’est pourquoi je « polémique » avec eux, analysant « quelques phrases » que je juge précisément « représentatives », ou symptomatiques. Je critique donc Shmuel Trigano, qui écrit par exemple, au sujet du livre Saint Paul du philosophe Alain Badiou: « Il est étonnant de constater avec quelle facilité Alain Badiou, pourtant réputé libertaire et gauchiste, va jusqu’à entériner toute la doctrine de Paul, jusques et y compris sa théorie sexiste concernant le statut de la femme. Défendant le voilement de la femme que préconise Paul, signe d’une « acceptation de la différence de sexes » (sic), il estime qu’elle a pour sens « que soit manifeste que l’universalité de cette déclaration inclut des femmes qui entérinent qu’elles sont femmes » » (L’é(xc)lu. Entre Juifs et Chrétiens, Denoël, 2003, p. 112). Or ce n’est pas Paul qui préconise « le voilement de la femme », c’est la tradition juive. Paul, lui, prend position dans le débat chrétien, notamment contre l’apôtre Jean, pour soutenir l’idée que la conversion au christianisme n’oblige pas le juif à rompre avec sa pratique religieuse. Toujours est-il que Shmuel Trigano, lui, juge que l’obligation pour une femme de recouvrir sa chevelure n’est autre qu’une « théorie sexiste », et qu’un philosophe digne de ce nom devrait s’en indigner. Je critique Alain Finkielkraut qui, lors d’un débat avec Benny Lévy, a pris position pour l’interdiction du voile islamique et de la kippa juive dans les écoles, arguant que, selon lui, il s’agit d’abord de se distinguer des « opposants à toute mesure répressive » qui défendent « la laïcité du « oui » aux diverses modalités de la vie effective: le voile, la kippa, la casquette retournée, le piercing, le portable, le pantalon baggy et le nombril à l’air » (Le Livre et les livres, Verdier, 2006, p. 91). Outre que Alain Finkielkraut élude l’essentiel, à savoir que cette loi n’est peut-être pas aussi innocente qu’elle n’y paraît, d’autant moins que l’interdiction en question ne porte nullement sur « le piercing, le portable, le pantalon baggy ou le nombril à l’air », mais sur le voile islamique et la kippa juive, le foulard et la casquette (retournée ou pas), seuls visés par l’interdiction républicaine en termes de vêtements, et outre qu’Alain Finkielkraut ne mentionne d’autres signes religieux, dans sa liste, que juif et musulman, on s’interroge: est-il pertinent de comparer la « kippa » au « piercing », au « portable », au « pantalon baggy » ou au « nombril à l’air » ? Certes, ce fut à l’origine une intervention orale, mais elle est ensuite publiée sous la forme d’un livre, Le Livre et les livres, précisément. L’orateur s’est donc relu. Alain Finkielkraut est aussi écrivain, il pèse ses mots. Je critique Alexandre Adler, qui écrit par exemple, dans L’odyssée américaine (Grasset, 2004) : « Tout le monde sait que la capitale du monde juif aujourd’hui n’est ni Jérusalem, qui reste une ville enserrée par le monde arabe immédiatement dans ses murs, ni même Tel Aviv qui représente presque une étape intermédiaire, mais bien New York » (p. 280). Telle est la révolution copernicienne que nous propose Alexandre Adler : « l’odyssée américaine » est au centre « du monde juif », comme le fut hier, pour les juifs hellénisés, l’odyssée athénienne. Je critique Pierre André Taguieff qui, dans son livre Les fins de l’antiracisme (Michalon, 1995, p. 98), rend hommage au pape Pie XI et au Vatican pour leurs « textes de combat contre le nazisme de 1937-1939 », et conclut : « Faut-il ajouter que la monstruosité nazie, en conduisant l’Eglise à prendre nettement position contre l’antisémitisme, a provoqué un tournant d’une extrême importance, en permettant l’instauration d’un dialogue judéo-chrétien ? ». Mais en guise de « textes de combat » contre l’antisémitisme nazi, Pierre André Taguieff ne peut nous donner à lire qu’une simple « déclaration de Pie XI du 6 septembre 1938, à un groupe de pèlerins belges », dans laquelle le pape convient que « l’antisémitisme est inadmissible ». En outre, Pierre André Taguieff ignore, ou feint d’ignorer que Pie XII, qui succède à Pie XI en 1939, n’a pas dit un mot sur l’extermination des Juifs, même pas « à un groupe de pèlerins belges ». Enfin voici ce que dit Hannah Arendt des « textes de combat » du Vatican pendant la guerre : « Les faits eux-mêmes sont indiscutables. Personne n’a nié que le pape possédait toutes les informations utiles sur la déportation nazie et la « réinstallation » des Juifs. Personne n’a nié que le pape s’était bien gardé d’élever la voix pour protester lorsque, durant l’occupation allemande de Rome, les Juifs, y compris les Juifs catholiques (c’est-à-dire ceux qui s’étaient convertis au catholicisme) furent raflés jusque sous les fenêtres du Vatican, et dirigés vers la solution finale ». Est-ce donc cela la manière dont l’Eglise a pris « nettement position contre l’antisémitisme », selon Pierre André Taguieff ? Je critique Orianna Fallaci qui écrit, dans La force de la raison (éditions du Rocher, 2004), que « l’abattage halal est barbare », et précise : « Il l’est, je suis désolée de le dire, dans la même mesure que l’abattage shechitah. C’est-à-dire le judaïque, qui a lieu d’une façon identique et consiste à égorger les animaux sans les étourdir au préalable, de sorte qu’ils meurent à petit feu. Très lentement, en se vidant de leur sang. Si tu n’y crois pas, va dans un abattage shechitah ou halal, et observe cette agonie qui n’en finit plus. Qui s’accompagne de regards déchirants et s’achève seulement quand l’agneau ou le veau n’a plus une goutte de sang. Ainsi, la chair est devenue « pure », bien blanche, pure… » (P. 51-52). On connaît les risques qui pèsent aujourd’hui en Europe sur la liberté de pouvoir pratiquer l’abattage rituel, et même d’importer des viandes abattues rituellement. Je la critique aussi parce qu’elle écrit, à propos de la manière dont le Coran s’approprie le patriarche Abraham : « Et il va de soi que si j’étais juive, je n’en pleurerais pas. D’après moi, mieux vaut perdre que s’être trouvé un patriarche prêt à égorger son propre enfant pour la gloire de Dieu » (p. 162). Je la critique encore parce qu’elle écrit, au sujet du négationnisme de Faurisson et Amaudruz, que leur « révisionnisme » est une manière de « revoir l’Histoire, c’est-à-dire la raconter d’une façon différente de la version officielle » (p. 27). Enfin je ne dis mot de Robert Misrahi, si ce n’est que je cite un texte de lui paru dans Charlie Hebdo en octobre 2003, dans lequel il rend hommage à la journaliste italienne en ces termes : « On découvre ainsi qu’Orianna Fallaci est non seulement une authentique femme libre athée et progressiste, indépendante et courageuse, mais qu’elle est aussi un véritable écrivain ». Je n’ai pas les mêmes goûts que Robert Misrahi en matière de littérature, est-ce un crime « anti-intellectuel » ? Bref, on l’aura compris, je malmène les idoles du professeur Rausky et, au-delà, d’un certain judaïsme libéral et universitaire français. On me répond que je suis l’auteur d’un « mythe conspirationniste et démonologique ». A ceci près, donc, que ces « quelques phrases », je ne les ai pas inventées2

Comme on peut s’en rendre compte à la lecture de cette mise au point plus détaillée, mon livre La réaction philosémite mettait au jour le substrat idéologique d’une sacralisation du nom « juif » qui, en définitive, s’avérait donc n’avoir rien à voir avec la lutte contre l’antisémitisme, non plus qu’avec la défense du sionisme. Elle avait tout à voir, en revanche, avec la défense de l’Occident. Car c’est ce nom, « Occident », qui était sacralisé par Finkielkraut, Adler, Taguieff, Misrahi ou Fallaci, et non pas le nom « juif ».

Grâce au soutien de Daniel Bensaïd, d’Alain Badiou et de quelques autres, dont Daniel Mermet sur France Inter et Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis, les sacralisateurs du nom « juif » rencontrait dorénavant une objection inattendue, et fort embarrassante. Ma réputation de dé-sacralisateur était faite, et au milieu de biens des tourments, certaines solides amitiés étaient nouées, avec Daniel Bensaïd et Alain Badiou notamment. Fin du premier acte.

II. Les sacralisateurs du nom « palestinien »

Mai 2019. Dix ans se sont écoulés. Vient de paraître mon septième opus, La trique, le pétrole et l’opium aux éditions Libertalia. Denis Sieffert en rend compte pour l’hebdomadaire Politis. Le titre de l’article et son entame sont mis en ligne sur le net, l’intégralité de l’article est réservé aux abonnés. En guise d’illustration, une photographie : une jeune fille de dos regarde un paysage vallonné, semi-désertique, clairsemé de quelques maisons ; en gros titre, on lit : « Le tournant risqué d’Ivan Segré. Le philosophe propose une analyse économiste qui absout la colonisation israélienne ».

La pire disqualification qui soit, dans un hebdomadaire comme Actualité juive, est d’avoir produit un nouveau Protocole des sages de Sion, sachant que pour faire mieux, il faudrait convoquer Mein Kampf ; dans un hebdomadaire comme Politis, elle est d’absoudre la colonisation israélienne. A chacun ses démons. Mais en termes de méthodologie, ce qui est frappant, c’est l’identité du procédé : la matraque.

La trique, le pétrole et l’opium est un livre composé de deux méditations ; la première porte sur la laïcité, le capital et la religion dans le monde, la seconde sur un cas d’école circonscrit : le Moyen-Orient. La thèse principale de cette seconde méditation est que si le Moyen-Orient est aujourd’hui la région du monde la plus inégalitaire en termes de répartition des richesses, la plus oppressive en termes de régimes politiques, et la plus archaïque en termes d’idéologie sociale, la raison n’en est ni l’islam, ni l’État d’Israël, comme s’évertuent pourtant à le clamer haut et fort les islamophobes d’une part, les antisionistes d’autre part, mais l’alliance scellée entre Roosevelt et le prince Ibn Saoud d’Arabie en 1945. Pour étayer cette thèse, j’emploie une méthodologie marxiste et produis une analyse que Sieffert qualifie donc d’ « économiste », tandis qu’à mes yeux elle relève du matérialisme historique. Et fort de cette analyse, j’affirme, page 130, la chose suivante :

Que l’État d’Israël soit l’élément déterminant du malheur palestinien, et pour une part libanais, c’est un fait indiscutable ; qu’il soit un élément déterminant du « malheur arabe », depuis l’Algérie jusqu’au Yémen, c’est en revanche une sorte de « déni hallucinant qui situe le problème aux antipodes ».

C’est là ce que Denis Sieffert n’a donc pas supporté. Dans l’article qu’il consacre à mon livre, ne pouvant apparemment pas soutenir que j’y absous l’extrême-droite israélienne, il explique :

Bien sûr, [Ivan Segré] admet que la création de ce pays puis la poursuite de la colonisation ont fait le malheur des Palestiniens, mais, pour ce qui est du reste du monde arabe, ce ne serait que fantasme et exutoire de frustrations inavouées. Que le discours pro-palestinien ait été instrumentalisé par des régimes autoritaires, c’est une évidence, mais c’est précisément parce que les peuples y sont sensibles que l’instrumentalisation fonctionne. C’est ce sentiment d’arabité dont parlait Maxime Rodinson qui semble échapper à Segré, et qui fait qu’il n’est pas besoin de subir directement la colonisation pour se sentir solidaire de ses victimes. Le sentiment d’injustice qui résulte de la mauvaise foi occidentale continue de toucher le monde arabe, et au-delà, car le déni de droit pose un problème universel qu’on ne saurait réduire à un fantasme.

Il n’est donc pas question dans ce livre d’absoudre la colonisation israélienne, mais bien de circonscrire la situation israélo-palestinienne et d’expliquer que les causes du « malheur arabe », depuis l’Algérie jusqu’au Yémen, ne sont pas à rechercher dans le sionisme, lequel a façonné le seul petit territoire de la Palestine mandataire, mais dans l’alliance scellée entre les multinationales pétrolières et un obscurantisme religieux, celui du prince Saoud. Le fait est, à tout le moins, que cette alliance a assuré à une poignée d’émirs archi-réactionnaires la souveraineté sur La Mecque et des milliers de milliards de pétrodollars.

Mais de cette alliance impérialiste fondée sur la manne pétrolière, Denis Sieffert n’a cure, seul lui importe le « sentiment d’injustice » qui résulte de la création de l’État d’Israël et de l’occupation méthodique des terres palestiniennes. Est-ce une raison pour diffuser sur internet une information telle que celle-ci : « Le philosophe propose une analyse économiste qui absout la colonisation israélienne » ? Oui, car il s’agit encore et toujours de disqualifier l’infâme dé-sacralisateur que je suis. A l’excommunication de Rausky succède ainsi la fatwa de Sieffert. Dans une tribune parue dans le journal Le Monde le 6 novembre 2017, le producteur franco-tunisien Saïd ben Saïd, victime d’un ostracisme institutionnel dans le monde arabe parce qu’il s’apprêtait à produire un film du remarquable cinéaste israélien Nadav Lapid, expliquait :

Nul ne peut nier le malheur du peuple palestinien, mais il faut bien admettre que le monde arabe est, dans sa majorité, antisémite et cette haine des juifs a redoublé d’intensité et de profondeur non pas avec le conflit israélo-arabe, mais avec la montée en puissance d’une certaine vision de l’islam3.

Je me refuse pour ma part à écrire, penser ou croire que « le monde arabe est, dans sa majorité, antisémite ». Je tiens en revanche que si cette « certaine vision de l’islam » a pu monter en puissance, c’est dû principalement à l’alliance scellée entre Roosevelt et Ibn Saoud en 1945. Et c’est l’un des enjeux de mon livre La trique, le pétrole et l’opium que de le montrer. A l’inverse, c’est ce dont Sieffert et l’hebdomadaire Politis ne veulent pas beaucoup entendre parler, d’où l’usage de la matraque. C’est qu’en effet, dans l’esprit des sacralisateurs, le malheur arabe n’est pas réductible à une analyse matérialiste, ou « économiste », et pour cause : une telle réduction, assurent-ils, est une absolution du Mal qu’est la création de l’État d’Israël. Il ne nous reste dès lors plus qu’à revenir au texte de Badiou de 2005, moyennant quelques retouches :

Dans l’élément idéologique victimaire qui constitue l’artillerie de campagne du moralisme contemporain, la colonisation israélienne vaut paradigme. Elle soutiendrait à elle seule la nécessité, morale, légale et politique, de tenir le mot « palestinien » hors de tout maniement ordinaire des prédicats d’identité, et de l’installer dans une sorte de sacralisation nominale. Par une remarquable réitération, on en vient alors à appliquer au nom « palestinien » ce que les chrétiens ont inauguralement tourné contre les juifs, à savoir que Christ était un nom qui valait plus que tout autre nom. On peut lire aujourd’hui couramment que « palestinien » est en effet un nom en excès sur les noms ordinaires.

Cet excès du nom « palestinien » sur les noms ordinaires procède pareillement d’une sacralisation nominale, laquelle s’origine pareillement dans la crucifixion du Christ, avec en outre le rôle attribué aux juifs dans cette histoire, celui d’un « peuple déicide », ou encore d’une antique « barrière » empêchant l’unité du genre humain (ou du genre « arabe » chez les plus fanatisés). Fin du second acte.

Epilogue

Courant novembre 2009, Daniel Bensaïd était de nouveau assailli par la maladie ; il sombrait bientôt dans un coma profond, dont cette fois-ci il ne revint pas ; il nous quittait en janvier 2010. Quelques semaines auparavant, il avait publié un dernier article : « Une thèse à scandale : la réaction philosémite à l’épreuve d’un juif de l’étude4 ». Et au terme de cet amical compte-rendu de ma thèse de doctorat, il concluait – et ce sont donc ses derniers mots publiés :

Dans un clin d’œil complice, avant de conclure par une dernière histoire juive, Ivan Segré cite mes Fragments mécréants : « Qui conjugue le fragment singulier avec la forme du tout : c’est peut-être ça l’internationalisme. » Et il reprend la balle au bond : « Peut-être l’histoire juive n’est-elle rien d’autre. » Encore faudrait-il, pour tester la validité de ce rien d’autre, mettre cette histoire juive elle-même à l’épreuve de l’histoire palestinienne, qui reste la grande absente de sa superbe thèse à scandale.

Je lui répondis aussitôt après avoir pris connaissance de son texte, par courrier électronique, depuis Israël où je résidais, le 17 novembre 2009 :

Cher Daniel

Je viens de prendre connaissance du compte-rendu de mon travail que vous faites paraître ; et vous en remercie vivement.

C’est vrai, l’histoire palestinienne est absente des deux ouvrages publiés, et c’est un tort, mais compréhensible, toutefois, au regard de mon objet, qui est Auschwitz, ou encore « la réaction philosémite », et non l’État d’Israël. C’est donc une absence, mais pas une omission, à la différence des deux numéros des Temps Modernes consacrés aux soixante ans d’Israël, où l’absence du point de vue palestinien y est bien, en revanche, une omission significative au regard du sujet traité, à savoir l’Etat d’Israël.

Sur l’essentiel maintenant, je vous réponds par le doc ci-joint, qui n’est autre que l’introduction générale de ma thèse, de « notre » thèse. Vous y verrez que l’histoire palestinienne y est cette fois abordée, en quelques mots – soit très peu de chose au regard des six cents pages qui suivent, certes – mais qui disent tout.

Toute mon amitié.

Daniel Bensaïd ayant déjà été hospitalisé en soins intensifs, puis sombrant dans le coma, il ne prit jamais connaissance de ma lettre – je le sus par sa compagne Sophie Houdin-Bensaïd, qui l’a rejoint depuis. L’histoire palestinienne à laquelle je fais allusion est placée en exergue de l’introduction générale de ma thèse de doctorat, de « notre » thèse, avec deux autres citations, soit les trois citations suivantes :

– « En pareil cas ce n’est pas à l’histoire de se mettre en règle avec la théologie, mais au contraire à la théologie de se mettre en règle avec l’histoire. » (Jules Isaac ; L’enseignement du mépris)

– « Les dirigeants bolcheviques ne partaient donc pas de critères normatifs définissant abstraitement une nation mais de situations historiques concrètes. » (Daniel Bensaïd; « Dans et par l’histoire ». Retours sur la Question juive)

– « Vous connaissez peut-être cette plaisanterie qu’on entend dans les territoires occupés. Deux palestiniens se lamentent sur l’impuissance du monde à changer leur situation. L’un d’eux pense que c’est parce que ce sont des Juifs qui les oppriment, et que personne n’ose les en empêcher. L’autre lui rétorque que si ce n’étaient pas des Juifs, tout le monde s’en ficherait. » (Rony Brauman ; La discorde).

Telles étaient les bases de mon alliance matérialiste avec le théoricien de la LCR. Nous étions en 2008. J’affrontais alors les idéologues de la réaction philosémite. C’est sur ces mêmes bases que j’affronte aujourd’hui, dix ans plus tard, les idéologues de la réaction antisioniste, et autres théologiens morbides. Je n’ai donc opéré nul virage, retournement ou tournant, suivant précisément une même ligne, celle d’une mystique juive dé-sacralisatrice.

Quant à répondre aux piteuses bondieuseries de Politis, ou à leurs commanditaires, pourquoi me fatiguer ? La plaisanterie palestinienne y répond déjà.

1Circonstances, 3. Portées du mot « juif », Lignes, 2005, p. 10-11.

2Le texte est toujours en ligne sur le blog en question : http://lemondejuif.blogspot.com/2009/09/la-reaction-philosemite-de-ivan-segre.html

4Paru dans la Revue internationale des livres et des idées (Rili) n° 14, novembre-décembre 2009 et consultable sur le site Daniel Bensaïd : http://danielbensaid.org/Une-these-a-scandale-la-reaction-philosemite-a-l-epreuve-d-un-juif-d-etude?lang=fr

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Ivan Segré, né à Paris en 1973, est un philosophe et talmudiste. Ses travaux portent sur le judaïsme, l’antisémitisme et son instrumentalisation réactionnaire, le sionisme et Spinoza. Il est notamment l’auteur de La Réaction philosémite. La trahison des clercs, (Éditions Lignes, 2009), Qu’appelle-t-on penser Auschwitz, (Éditions Lignes, 2009) et Les Pingouins de l'universel. Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme, (Éditions Lignes, 2017).