L’ultime provocation ! À propos du projet de performance de Franco Berardi à la documenta 2017 – Dierk Saathoff

Tandis que la communauté juive de Kassel manifeste contre la performance « Auschwitz on the Beach » à la documenta1, le commissaire de l’exposition Paul Preciado la défend et la considère comme un appel à la conscience.

« Auschwitz on the Beach » est le titre d’une performance qui sera présentée cette semaine à la documenta à Kassel2. Il s’agit à l’origine d’un poème du philosophe italien Franco « Bifo » Berardi, accompagné d’une bande sonore de Fabio Stefano Berardi et d’une installation d’image de Dim Sampaio. Selon Franco Berardi, les Européens auraient érigé des camps de concentration pour les réfugiés sur leur territoire et payé des « Gauleiters »3 en Turquie, en Libye et en Égypte pour faire le « sale travail » en Méditerranée. Berardi écrit que les eaux salées de la Méditerranée auraient remplacé le Zyklon B utilisé dans les camps de la mort allemands.

L’insinuation délirante selon laquelle l’Europe construirait des camps de concentration était déjà présente dans une lettre ouverte écrite par Berardi pour exprimer son désaccord avec le « mouvement paneuropéaniste » DIEM254. La lettre a été publiée sur le portail en ligne e-flux . Sur un ton défaitiste, Berardi décrit l’Europe comme anti-démocratique et militariste. Il serait temps selon lui d’accepter la vérité, à savoir que l’Europe ne signifierait rien d’autre que le nationalisme, le colonialisme, le capitalisme et le fascisme. Cette analogie, aussi négationniste qu’infâme, ouvre la voie à une description systématique de problématiques pourtant différentes. Le « capitalisme » sous sa forme démocratique bourgeoise est considéré de façon réductrice comme un mal aussi grand que le fascisme. Causes et effets sont ici inversés : au lieu de formuler une critique de la politique migratoire qui permettrait de problématiser les causes de l’exil et de la considérer dans sa spécificité, Berardi et Sampaio ne rendent pas service aux réfugiés en réinterprétant de façon révisionniste la situation lorsqu’ils la comparent à un nouvel Holocauste. Il ne s’agit pas là seulement d’une blague de mauvais goût. En se servant de la situation des réfugiés comme d’une « provocation », ils prouvent tristement leur manque de reconnaissance de la souffrance éprouvée par les réfugiés.

Les références douteuses à la Shoah dans le monde l’art ne sont pas d’une grande nouveauté. La septième édition de la Biennale de Berlin en 2012 était criblée de ce type d’allusions. Son commissaire général, Artur Żmijewski, a déjà produit un travail vidéo dans lequel on le voit se faire tatouer le numéro d’un ancien prisonnier d’un camp de concentration. L’artiste Yael Bartana avait lors de cette même Biennale de Berlin fait une proposition qui soutenait que trois millions de personnes de la communauté juive descendante de Pologne devraient rejoindre la Pologne. Ce qui ne remettait pas seulement en question l’existence d’Israël mais contribuait aussi également à nier l’existence d’un antisémitisme endémique en Pologne5.

« Auschwitz on the beach » tente de nouveau de briser un tabou. Paul B. Preciado, le curateur en charge, essaye d’apaiser la situation. Berardi n’aurait pas établi d’analogie directe entre les camps de concentration et les camps de réfugiés. L’utilisation du mot Auschwitz servirait plutôt à éveiller les consciences.

Il règne depuis longtemps déjà une surenchère dans le monde de l’art, renforcée par l’impératif de devoir être «politique». Mais, à la lumière des déclarations de Berardi, on peut supposer sans beaucoup d’hésitation qu’il ne s’agit pas uniquement de l’expression d’une provocation délibérée. Condamner uniquement l’Occident en tant que personne occidentale constitue une des formes les plus simples d’autocritiques. Une fois extraite de toute analyse dialectique, ce genre de déclaration apparait comme bien plus radicale qu’elle ne l’est réellement. Misant sur la compassion, l’art contemporain ne produit trop souvent que haine de soi, conscience coupable et outrage moral et fait preuve d’une grande indulgence culturelle.

Une manifestation a eu lieu contre la performance annoncée. Le président de la communauté juive de Kassel, Ilana Katz, considère la production comme insipide et blessante pour les survivants de l’Holocauste.

Initialement paru dans Jungle-World, 24/08/2017, https://jungle.world/artikel/2017/34/die-ultimative-provokation .

Communiqué de Franco Berardi au sujet de l’annulation de sa performance

Note de Solitudes Intangibles : Ce communiqué nous semble très problématique précisément pour les raisons énoncées par Saathoff. L’extermination génocidaire d’un peuple et le management migratoire sont des formes de violence relevant de logiques, de fonctions et de contextes très différents et ne peuvent être mis sur le même plan. L’antisémitisme constitue une forme très spécifique de racisme par les fantasmes qu’il charrie et les conséquences exterminatrices qu’il implique. Le communiqué présent nie totalement cette singularité. Une telle relativisation, malheureusement très présente dans les milieux politiques anti-racistes, doit être dénoncée et combattue.

« Devrions-nous rester silencieux alors qu’une nouvelle Shoah est en cours ? »

Certains journaux allemands et certains centres culturels juifs ont sévèrement critiqué le titre de la représentation que nous devions donner à Kassel le 24 août.

Comme nous respectons la sensibilité des personnes qui se sentent offensées par ce titre, nous annulons la performance, mais dans les lignes qui suivent, je vais répondre aux des arguments qui peuvent être interprétés comme des malentendu ou comme des signes d’hypocrisie et de manipulation.

Certaines des voix critiques, par exemple Jorg Steinback auteur d’un article intitulé « Das Ende der Kunst » publié par le Hessische Allgemeine le 18 août6 nous accusent de relativisation du nazisme, et de l’Holocauste, parce que nous osons évoquer le symbole de l’inhumanité, Auschwitz, en rapport à ce qui se passe maintenant tout autour de la mer Méditerranée.

Devons-nous accepter l’idée que le nazisme ne peut être contextualisé, analysé comme le résultat d’une situation sociale, politique et psychologique? Faut-il croire qu’aucun signe de nazisme ne puisse réapparaître dans l’histoire du monde?

L’identification du nazisme comme une manifestation exceptionnelle du Mal absolu, qui ne peut être renvoyée à son contexte historique et qui ne réapparaîtra jamais, est une forme dangereuse d’auto-absolution du pouvoir. Le nazisme ne vient pas d’un dieu diabolique, comme une manifestation inexplicable du Mal, mais il a émergé dans un contexte social, politique et psychologique précis ; c’était l’effet de la longue humiliation prolongée de la population allemande, de l’appauvrissement de la société allemande. L’idéologie criminelle fondée sur la discrimination raciale et visant à l’extermination raciale doit être analysée dans ce contexte.

En juin 2016, alors que les Britanniques votaient pour le Brexit et que les Américains écoutaient Trump, Zbigniew Brzeziński publia un article intitulé «Toward a Global Realignment». Selon Brzeziński : « Les massacres périodiques de leurs (…) ancêtres (des descendants des populations indigènes NDT) par les colons et collaborateurs associés dans la recherche de richesse de l’Europe occidentale (…) ont abouti au cours des deux derniers siècles au massacre des peuples colonisés à une échelle comparable aux crimes nazis de la Seconde Guerre mondiale : impliquant littéralement des centaines de milliers et même des millions de victimes. (…) l’indignation et le chagrin refoulés sont une force puissante qui refait surface, assoiffée de vengeance, non seulement au Moyen-Orient musulman, mais aussi très probablement au-delà »7.

Faut-il accuser Brzesinski d’antisémitisme et de relativisation du nazisme? Je ne pense pas: il écrit que le nazisme est la manifestation la plus extrême et la plus inhumaine d’un long flot d’inhumanité qui marque l’histoire du colonialisme moderne et peut réapparaître dans le monde contemporain sous des formes multiples: comme la revanche des opprimés qui sont maintenant en possession d’armes de destruction massive, et aussi en comme agitation raciste de la population blanche occidentale qui, désemparée, s’accroche à la possibilité d’une vengeance suprématiste.

L’intention de l’action poétique que nous avons décidé d’annuler est d’alerter tout le monde: de nos jours, l’extrême inhumanité du nazisme réapparaît et la Méditerranée est l’un des théâtres de cette réémergence.

Dix ans de politique d’austérité ont considérablement appauvri les travailleurs et les structures sociales européennes, en particulier dans les pays du Sud de l’Union. La démocratie a été rendue caduque parce que les décisions politiques prises par les électeurs ont été oblitérées en vue du sauvetage du système bancaire : l’humiliation du gouvernement Syriza a été le point culminant de cette suppression systématique de la démocratie.

L’impuissance politique et l’appauvrissement social ont entraîné l’humiliation des travailleurs européens. La trahison systématique des partis de gauche a généré un large consensus autour de la droite, et surtout une vague de xénophobie et d’agressivité raciale dans une grande partie de la population européenne.

Le mythe moderne de la puissance est défaillant. La population blanche vieillissante est incapable de changer les choses en utilisant des moyens politiques. Nous ne devrions pas sous-estimer la signification cette humiliation pour la population occidentale blanche. Les personnes humiliées ont tendance à s’identifier à l’humiliateur en chef, comme le démontre la victoire de Trump.

Dans cette situation, les migrants sont devenus le bouc émissaire parfait. Ils sont considérés comme responsables d’une crise générée par le capitalisme financier qui n’a aucun lien avec la migration.

La politique autoritaire imposée par la classe dirigeante européenne, dans sa tentative de rassembler autour d’un consensus populaire fondé sur le rejet systématique, a produit un système illégal de transport et de passage dans la forteresse Europe. Les migrants sont obligés de donner leur argent à des bandes criminelles qui rendent le transport possible dans des conditions d’extrême précarité et de danger.

En conséquence, d’innombrables migrants sont morts, dans leur chemin à travers les déserts, et dans les eaux de la Méditerranée. Ces pertes massives sont la conséquence directe du refus des Européens de faire face à leur responsabilité historique et politique.

Après le renforcement militaire des frontières balkaniques et des frontières grecques, c’est maintenant au tour de la frontière italienne, fermée avec l’aide de la Garde côtière libyenne liée, on le sait, aux passeurs qui transportent des migrants.

Récemment, le gouvernement italien, trahi par l’Union européenne et pressé par les groupes politiques racistes (Lega et M5S), a décidé de suivre la méthodologie du rejet total adoptée par la majorité des pays du continent.

Accusées d’encourager la migration illégale, les ONG ont donc été obligées de se plier à un code restrictif ou d’abandonner leur poste en Méditerranée. Médecins sans frontières a décidé de quitter le champ d’opération, et d’autres ONG, accusées de fournir des renseignements aux contrebandiers, se voient soumises à des procédures judiciaires. Le flux de migrants a été maintenant réduit grâce à l’alliance avec la Garde côtière libyenne connue pour être liée au réseau de contrebandiers.

Les migrants paient les passeurs pour le passage. Au cours de celui-ci, ils sont arrêtés par la Garde et ramenés en Libye, où ils peuvent retenter le passage illégal en payant une deuxième fois. Le plus souvent, ils sont séparés dans des camps où ils se voient régulièrement soumis à la violence, à l’esclavage, à la torture et à la mort.

Au cours de la dernière décennie, l’Union européenne a opéré comme une machine de prédation financière: un transfert de ressources sans précédent des salariés vers le système financier s’est produit. Maintenant, l’Union Européenne est en voie de devenir une machine de rejet et d’extermination, si nous ne faisons rien pour arrêter la politique cynique de bouc émissaire qui amène à rejeter et à livrer les gens aux bourreaux.

Il est clair que dans les conditions actuelles, le rejet et l’externalisation des frontières sont synonymes d’extermination. Des migrants indénombrables se sont noyés en traversant la mer, et d’innombrables autres sont détenus, asservis, torturés et tués dans toute la Méditerranée: l’extermination est basée sur une discrimination raciale. Puis-je dire que cela a une forte ressemblance avec le phénomène historique appelé nazisme? Il ne s’agit pas d’une question d’échelle, d’un concours. Mais le sentiment culturel et le comportement politique des gouvernements et des populations européens recréent le sentiment et le comportement des Allemands qui ont identifié le bouc émissaire aux communautés juive et rom au cours de la Seconde Guerre mondiale. Nous ne savons pas combien de personnes d’origine arabe, afghane ou africaine se sont noyées en Méditerranée, pas plus combien sont mortes dans les camps des Balkans à Ceuta. Ce que nous savons, c’est que le carnage actuel n’est que le début d’un bain de sang massif.

Pouvons-nous rester silencieux?

Publié sur Facebook le 21 août 2017

Traduit par Sophia Djitli

1 La documenta est une exposition d’art moderne et contemporain qui se tient tous les cinq ans, à Kassel dans le Land de Hesse. La documenta 14 s’est tenue du 8 avril au 16 juillet 2017 à Athènes en Grèce et du 10 juin au 17 septembre 2017 à Kassel.

2 NDT : La performance a finalement été annulé après la date de rédaction de cet article. Franco Berardi a publié un communiqué à ce sujet sur Facebook que l’on trouvera à la suite de ce texte.

3 NDT : Le Gauleiter est à la fois responsable régional politique du NSDAP et responsable administratif d’un Gau, subdivision territoriale de l’Allemagne nazie.

4 Berardi Franco « Bifo », Democracy is not possible in Europe, e-flux.com, 06/07/2017, https://conversations.e-flux.com/t/bifo-democracy-is-not-possible-in-europe/6767 .

5 NDT : Dans le premier film de sa « trilogie polonaise », l’artiste israëlienne Yael Bartana invite le militant de gauche Sławomir Sierakowski à interpréter le rôle d’un Polonais membre d’un mouvement imaginaire invitant 3,3 millions de Juifs ashkénazes à retourner en Pologne « afin que les deux peuples puissent surmonter ensemble le douloureux héritage de l’antisémitisme et de l’Holocauste, et créer une société nouvelle et florissante ».

6Steinback Jorg, « Das Ende der Kunst », Hessische Allgemeine, 18/08/2017.

7 Zbgniew Brzezinzky, « Towards a global realignment », theamericaninterest.com, 17/04/2016, https://www.the-american-interest.com/2016/04/17/toward-a-global-realignment/.

Télécharger pdf: SI_ultime provocation_Saathoff_2017