Les péchés préparés dans le chaudron : repenser l’hypothèse communiste et la libération – Suphi Nejat Ağırnaslı

Suphi Nejat Ağırnaslı s’inspire des travaux de Silvi Federici pour proposer une analyse originale du génocide arménien et des massacres de populations alévies commis dans le cadre de la formation de l’État turc moderne. Ces meurtres de masse ne doivent pas seulement être compris dans le cadre du nationalisme turc et de la création de l’État turc mais aussi comme une réponse politique aux potentiels de modernité alternative portés par les populations minoritaires.

« Le capitalisme fut la contre-révolution qui réduisit à néant les possibilités ouvertes par la lutte antiféodale. Ces possibilités, si elles étaient devenues réalités, nous auraient épargné l’immense destruction de vies humaines et de l’environnement naturel qui a marqué la progression des rapports capitalistes dans le monde entier. Il faut bien le souligner, parce que cette croyance en une « évolution » depuis le féodalisme vers le capitalisme, tenu pour une forme supérieure de vie sociale, n’a toujours pas disparu. »1

Silvia Federici

Les phrases ci-dessus sont tirées du livre Caliban et la sorcière de Silvia Federici publié récemment en turc par la maison d’édition Otonom, dans une traduction de Öznur Karataş. Federici y retrace le processus de la chasse aux sorcières en Europe et examine la manière dont le capitalisme s’est développé en dégradant les femmes. Heureuse coïncidence que le livre souvent cité par Federici, Patriarchy and Accumulation on a World Scale (Patriarcat et accumulation à l’échelle mondiale), de Maria Mies, ait été publié par Dipnot Publishing2 quasiment au même moment. L’oeuvre de Federici n’est pas simple, ni pour discuter du « genre » ni pour faire une lecture serrée du « capitalisme ». En réalité, le texte est sous-tendu par une méthode spécifique d’analyse de l’histoire et des rapports sociaux. On y devine l’influence d’un terrain théorique inauguré par Althusser et d’une perspective alimentée par le marxisme autonome. Federici interprète la genèse du capitalisme non pas comme un développement linéaire, mais plutôt en fonction des effets conjugués de rapports sociaux et de luttes, de telle sorte que cette rencontre acquiert une certaine fonctionnalité dans l’apparition du capitalisme. Le point important ici est que tous ces processus et leurs jonctions n’étaient pas prédéfinis pour constituer le capitalisme. Cela signifie que le capitalisme est apparu dans la rencontre, dans un entrelacement de rapports et de luttes. Federici analyse la genèse du capitalisme en termes de rapports de pouvoir et de subjectivités et, de ce point de vue (en particulier en ce qui concerne les relations entre hommes et femmes), montre comment les processus qui ont donné corps au capitalisme ont détruit des formes de socialité, auxquelles de nouveaux types de rapports sociaux ont été substitués. Nous pouvons dire que la civilisation a émergé à la suite d’une guerre civile mondiale et millénaire. Dans ce contexte, Federici examine comment les populations se sont retrouvées au chômage et vivant au jour le jour ; bref, elle fait l’histoire du prolétariat.

De ce point de vue, nous pouvons affirmer que la distinction de forme entre économie et politique explique moins l’évolution du développement du capitalisme que le fait une lecture analysant les rapports de pouvoir et les subjectivités. Pour comprendre le capitalisme, Federici ne se contente pas d’analyser la situation des femmes, mais elle se penche aussi sur le colonialisme. Ici n’est pas le lieu pour critiquer longuement le travail de Federici : c’est une étude très sérieuse et qui suscite la réflexion. Ce livre doit être discuté jour et nuit, en particulier par ceux qui s’intéressent encore à la « libération » ou à l’actualisation de l’idée/hypothèse communiste au-delà de l’activisme quotidien ou de l’engagement d’une journée. J’affirme cela sans mentionner les bases intellectuelles et théoriques qui sont celles de Silvia Federici et que je ne prétends pas maîtriser.

Alors, en quoi un tel texte peut-il aider à penser la condition de ceux qui vivent en Turquie en 2012, au-delà d’offrir un récit historique intéressant, ou simplement une perspective différente ? Le livre de Federici, combiné à des conversations que j’ai eu avec quelques amis, amène un courant de pensée qui pourrait être intéressant pour les milieux de gauche au sens large. Dans un premier temps, je présenterai ce courant, puis je tenterai de souligner l’importance de l’assise théorique sur laquelle Federici construit ses développements.

Sabiha Gökçen et son balai volant

L’album de Seden Gürel3 intitulé Bir Kadın Şarkı Söylüyor (Une femme chante) et sorti en 2004 contient une chanson intitulée « Sebebim Aşk » (« L’amour est ma raison »). Les paroles sont de Sibel Alas et c’est généralement « dön gel affettim » [« reviens, je te pardonne »] que les auditeurs retiennent. Ce qui est vraiment ironique dans cette chanson, c’est que la mélodie est tirée d’une élégie arménienne sur le massacre qui eut lieu à Adana en 19094. Comme s’il ne suffisait pas de s’approprier leurs biens, leurs propriétés et leur dignité ! À travers la chanson elle-même, il est possible d’observer comment la violence déconstruit le sens et le reconstitue au sein de la formation de la République turque et du marché capitaliste de la musique. Federici nous aide à penser le fait que la transformation de cette élégie n’est pas la même chose que la victimisation. Examinons brièvement le contexte dans lequel l’élégie est apparue.

Le massacre d’Adana, qui eut lieu à la suite des événements du 31 mars 19095, était le résultat d’un conflit entre les centres de pouvoir, et du mécontentement croissant et de plus en plus violent contre le Comité Union et Progrès (CUP)6. Ce massacre est considéré comme un déclencheur, sur lequel on doit se pencher si l’on veut comprendre quelles possibilités s’ouvrent et lesquelles se ferment par les transformations révolutionnaires. Des masses de plus en plus mécontentes vis-à-vis du CUP se mobilisaient en demandant la charia, et, au cour de ce processus, des Arméniens furent massacrés à Adana. Mais pourquoi ?

En réalité, si le génocide arménien acquiert aujourd’hui un sens de la contemporanéité, c’est parce que le contexte dans lequel nous évoluons est relativement similaire. Les masses mécontentes après le 28 février 1997 (le coup d’État postmoderne)7, le tremblement de terre en 19998 et lors de la crise économique en 2001 étaient en conflit avec le bloc traditionnellement au pouvoir. Ce mécontentement a été capté et a favorisé le Parti de la justice et du développement (AKP). Pendant ce conflit entre l’AKP et le bloc traditionnellement au pouvoir, le pays était au bord du chaos.

Les discussions sur le sort historique des Arméniens ont refait surface avec la promulgation d’une loi en France qui interdit la négation du génocide arménien. Aussi, le sujet fut précédemment réactivé avec le meurtre de Hrant Dink9. Les discussions autour de sujets comme la rébellion de 2006 à Amed10, le meurtre du père Santoro11, le massacre de Malatya12 et le meurtre de Hrant Dink ont coïncidé avec une période où le régime politique changeait de mains, une période de révolution passive13 basée sur le sunnisme, qui remonte au 28 février 1997.

En 2005, à l’université Boğaziçi (très probablement dans le cadre d’une tentative de mener une politique étrangère pro-européenne), une conférence sur la question arménienne que certains souhaitaient organiser ne put se tenir et dut être déplacée à l’université de Bilgi, en raison des réactions de Kemal Kerinçsiz14 et de son équipe.

Au cours de cette période de rapprochement avec l’Union Européenne, qui a permis aux problèmes des minorités et aux questions liées aux différences de gagner de l’importance au sein de la gauche, a émergé une gauche que l’on peut qualifier de « libérale » mais qui comprenait également des cercles révolutionnaires/de gauche qui, par nécessité, ne pouvaient pas se séparer de cette gauche dite « libérale ». Par ailleurs, les cercles révolutionnaires ne mentionnent pas le fait que les discussions à propos des minorités ont en réalité commencé avec les actions de l’ASALA15.

On sait que peu avant d’être assassiné, Hrant Dink pensait à la possibilité que Sabiha Gokcen16 ait pu être une jeune fille arménienne, et il est clair que Dink recevait des menaces en réaction à ces suppositions. Rakel Dink parlait de « remettre en question l’idée obscurantiste qui fait d’un bébé un meurtrier ». Vu sous l’angle actuel, ces deux approches ne peuvent pas être simplement enfermées dans des termes naïfs comme « recherche historique » ou « être humain »17.

En réalité, ces deux approches, soulignent le fait que les deux subjectivités sont nées du même processus, c’est-à-dire que les questions ne sont pas singulières mais structurelles. Ogün Samast18 et Sabiha Gökçen : le premier vient de Trebizonde, ville qui a été islamisé de force pendant les années 1400 et a connu des cas récurrents de conversion par la suite, et la seconde est la fille d’honneur de l’ « Ancêtre », Mustafa Kemal Ataturk. Le premier était un jeune homme qui a trouvé son explication du monde dans le nationalisme patriarcal, dans une ville périphérique à fort taux de chômage, à une époque où les mythes fondateurs de la République turque étaient ébranlés et où le pays connaissait une restructuration néolibérale. La seconde était une femme, qui a rejoint les rangs de l’Armée de la République turque, composante essentielle de la construction de l’identité turque, et du patriarcat, et qui a bombardé Dersim19. Que pouvait donc dire la gauche dans ces discussions ? Qu’avons-nous dit d’autre, hormis que le génocide arménien et le massacre de Dersim ont effectivement eu lieu, souligné l’horreur des événements et parlé de « la fraternité des peuples » ?

C’est précisément ici que Federici nous pousse à une réflexion profonde. Et si les événements sanglants qui ont eu lieu à partir du milieu du XIXème siècle dans notre aire géographique avaient vraiment un objectif : et si les victimes des massacres avaient en fait quelque chose et « méritaient » donc d’être exterminées ? Si c’est le cas, alors peut-être que ce qu’il faut revendiquer, ce n’est pas leur statut de victime mais les mouvements qui ont ouvert la voie à leurs massacres. Ces derniers ont non seulement anéanti les couches de la population concernées mais ont peut-être aussi empêcher l’existence d’approches politiques alternatives pour le pays et la possibilité de former une société différente.

Peut-être que ces populations réellement exterminées n’étaient pas des « victimes », mais des acteurs, et que cette activité a contribué à « produire » l’extermination. Federici nous pousse à prendre au sérieux les nationalistes qui accusent les personnes exterminées d’avoir commis des actes politiques. Paradoxalement, déclarer que les personnes soumises à un génocide et les personnes massacrées sont des victimes et ne les défendre qu’à travers ce statut, est producteur de sens, si l’on cherche à interpréter le fonctionnement du pouvoir. Mais en réalité, en considérant ces populations comme actives, les nationalistes et les fascistes défendent une position plus avancée que les militants de gauche et les libéraux. Peut-être ne s’agit-il pas pour nous de défendre l’innocence de ces minorités, mais de prendre part à leur « crime ».

Le cas de Sabiha Gökçen nous fait réfléchir au lien entre le massacre de Dersim et le génocide arménien. L’histoire des communistes de Turquie remonte soit au cheikh Bedrettin20, soit peut-être au Parti socialiste ottoman, mais surtout à la création du Parti communiste de Turquie (Türkiye Komünist Partisi, TKP). Les Balkans et les pays arabes mis à part, nous pouvons affirmer que les idéologies modernes en Anatolie et en Thrace, y compris à Thessalonique, se sont répandues dans les villes portuaires ; et dans ces villes, les éléments qui avaient des liens avec le monde extérieur étaient des marchands non musulmans, et plus encore, des artisans non musulmans pour ce qui est de la réception des idées libertaires.

Les idéologies modernes (anarchisme, narodicisme21, socialisme, interprétations différentes du nationalisme et de l’autodétermination) étaient répandues au sein de ces peuples ; présents dans toute l’Anatolie, les non-musulmans auraient pu être les agents d’une transformation sociale très différente. 1908 peut être considéré comme la date à laquelle ce potentiel fut libéré et dut faire face à une tentative d’anéantissement. Des mouvements bien plus révolutionnaires que le TKP émergeaient ainsi à la fin des années 1800 tant en Anatolie grâce aux Arméniens et aux Grecs, qu’à Istanbul à travers des formes d’organisations spécifiques. Vu sous cet angle, il existe une relation paradoxale entre les Arméniens et le Comité Union et Progrès. Une partie de la population, porteuse d’alternatives très différentes pour réaliser les idées de la modernité, fut tuée, au nom même d’un certain projet de modernité. Le premier génocide de l’histoire moderne commence donc avec le Grand Confinement de l’Anatolie.

Le génocide arménien ne peut donc pas être uniquement considéré comme un nettoyage ethnique ou comme une tentative de construction d’un État-nation. Federici montre que l’on peut lire le génocide arménien et les faits de déportations et de massacres qui ont suivi comme l’extermination des alternatives à l’agenda politique existant. Il ne s’agissait donc pas simplement de faits de « nettoyage ethnique », mais d’une réalisation politique précise. Vu sous cet angle, le génocide arménien a été la construction de l’avenir des Turcs et de nos contemporains au moins autant que de celui des Arméniens : ces événements peuvent être interprétés comme la privation de l’Anatolie d’idéologies à tendance progressiste. Ce n’est peut-être pas le statut de victime des Arméniens qu’il faut accepter, mais leur potentiel de contestation de la construction contemporaine de la Turquie par le biais de dispositions idéologiques différentes.

La question de Dersim peut également être traitée dans le même cadre. À la différence des Arméniens, ce qui est en jeu ici est moins le potentiel de diffusion des idéologies modernes que la réorganisation, par la violence, des rapports de pouvoir non modernes portées par l’alévisme, comme quelque chose de définissable par le pouvoir moderne, et l’anéantissement des dispositions/pratiques communalistes22. Cela est valable pour tous les massacres qu’a subi le peuple kurde, comme l’indique également le Mouvement de libération du Kurdistan.

Pourquoi, alors, cet ouvrage historique – auquel nous sommes introduits par une lecture comparative des cas de Sabiha Gokcen et Ogun Samast – est-il significatif aujourd’hui ? Il n’est pas anodin que que ceux qui utilisent un jargon de gauche nomment « opprimés » et que les personnes plutôt libérales désignent comme « les autres » certains groupes sociaux. Ces deux adjectifs exercent la plus grande violence en participant à l’acte de privation de mémoire. Être opprimé ou être « l’autre » ne dépend pas des capacités de ceux qui sont qualifiés ainsi. La construction du champ politique a alors réussi : il est maintenant possible de saisir les agents en les détachant de l’acte historique qui a fait d’eux des opprimés.

Cependant, et c’est assez intéressant, les néo-nationalistes et les nationalistes sont ici plus cohérents que les militants de gauche. En effet, ils affirment au moins que ces groupes ont effectivement fait quelque chose et qu’ils en subissent les conséquences. Alors que les oppresseurs/fascistes affirment que ces groupes ont menacé la société, les militants de gauche avancent que ces groupes ne menaceraient pas la continuité d’une société qui a été constituée par la violence. Autrement dit, la gauche ne s’oppose pas à la société, mais l’embrasse. C’est ici que se situe le paradoxe !

Aujourd’hui, ce que Federici nous aide à penser pourrait être significatif dans un contexte totalement différent. Pour commencer, ce qui est discuté en Turquie dans le cadre de la KCK (Groupe des communautés du Kurdistan)23 est la question de savoir si la kurdité renvoie à une définition ethnique ou à une vision politique. En réalité, nous pouvons dire que l’État et le PKK négocient surtout autour de la question de la signification du terme « kurde ». Dans ce contexte, le fait que le Congrès démocratique des peuples (Halkların Demokratik Kongresi- HDK24) – dans lequel se regroupent les « socialistes » – accepte des mots d’ordre tels que « fraternité des peuples » et « paix » sans les remettre en question, ne fait que démontrer à quel point la défaite politique de la gauche conduit à une pauvreté intellectuelle. Ou peut-être est-ce qu’elle se contente de nous remonter le moral, et se borne à cela. Cependant, il semble impossible de tenter de faire émerger un mouvement anti-systémique sans se demander comment le terrain qui séparait les « peuples » les uns des autres a été historiquement redéfini comme une « différence ».

Si l’on n’analyse pas les éléments qui maintiennent ensemble la société turque et sa propre crise, on ne peut que défendre cette société : ce qui, de fait, laisse intacts les éléments essentiels qui la composent. Cependant, personne n’a aujourd’hui le droit de se prétendre opposé au système sans s’interroger sur les composantes qui maintiennent cette société et sans sonder leurs crises. Il faudrait peut-être mettre à jour la « vieille » séparation entre réformiste et révolutionnaire ! Pour prendre un exemple, le(s) conflit(s) qui se déroulent sur l’axe du genre, devenant particulièrement graves avec les meurtres de femmes, semble(nt) symptomatiques de la crise de l’organisation de la société en Turquie, et ne forment pas une question auxiliaire. Les femmes exposées à la violence ne sont probablement pas si « innocentes » : elles pourraient bien agir d’une manière qui perturbe le patriarcat. Il est utile de réfléchir à cela, car si nous analysons la subjectivité à l’œuvre ici, nous pourrions peut-être voir qu’il s’y déroule une guerre civile ou un massacre en ce moment même, dans les foyers et dans les rues de Turquie, et y découvrir la possibilité que cette guerre civile soit « révolutionnaire » dans le sens où elle pourrait héberger certaines dynamiques qui résoudraient la tension entre les revendications du droit écrit et le concret, et dissoudraient peut-être le social dans son ensemble (Negri appelle cela « se diviser en deux »25).

Dans cette perspective, il est assez intéressant d’examiner la formation de la sphère politique en Turquie en observant comment Baskin Oran, Dogan Erbas, Fusun Bandir et Sungur Savran se sont portés candidats dans la région même où Sefkat-Der26 a nommé Ayse Tukurukcu27. Il est aussi paradoxal que la même organisation (Sefkat-Der) affirme que les femmes doivent se défendre et même porter des armes si nécessaire, alors que les cercles féministes se contentent de protestations. Dans son ouvrage sur la raison populiste, Ernesto Laclau montre, à travers une discussion sur le lumpenprolétariat, comment les acteurs politiques se défendent contre ceux qui tentent de s’immiscer dans leurs espaces. Ayşe Tükürükçü nous rappelle simplement cette discussion !

Évidemment, les problèmes posés dans le chapitre introductif de Hégémonie et stratégie socialiste28 perdurent ! Comment combler le fossé entre les différentes manières de percevoir la société ? Qu’aurait pu signifier Ayşe Tükürükçü, et quel genre d’espace d’intervention dans la société aurait-elle pu ouvrir ? Encore une fois, il faut actualiser la fracture entre réformistes et révolutionnaires pour poser une nouvelle ligne de démarcation !

À cet égard, appréhender le maintien de cette société en tant que construction politique relève d’une approche beaucoup plus dynamique qu’un cadre analytique se centrant simplement sur l’objectif conscient de construction d’un « marché national » ou de « dépossession des minorités ». En réalité, lorsque la question du patriarcat est ajouté à l’ensemble, on peut tout simplement affirmer que cette question ne peut être abordée que dans le contexte d’une problématique du sujet et du pouvoir.

Federici nous montre que les opportunités ne se présentent que pour être manquées, que la société reporte les problèmes qu’elle ne peut pas traiter, et tend à les gérer en les déplaçant et en les refonctionnalisant. Si nous analysons les subjectivités et les contradictions qui émergent, si nous interprétons les symptômes de la société, alors nous pourrions peut-être aussi voir ses crises. Il y a quelques temps, toute personne en Turquie qui prônait une révolution entreprenait une analyse socio-économique de la Turquie sans se questionner sur l’ordre social qu’elle voulait atteindre (à l’époque, cela n’était pas nécessaire car les modèles existants étaient toujours efficients), et qui déciderait de sa stratégie dans la révolution. À tel point qu’à l’époque, vous pouviez trouver des données statistiques sur l’économie turque dans les plaidoyers de différentes organisations révolutionnaires. Parmi les nombreux facteurs de scissions et de divisions entre les organisations, les débats sur la stratégie révolutionnaire jouaient un rôle crucial.

Le temps a cependant passé, et les choses se sont complexifiées, ces vieux « communistes », ceux séparés entre révolutionnaires et réformistes, se sont tous fondus dans un « mouvement socialiste ». Tout comme le concept de communisme, les débats sur la stratégie révolutionnaire se sont également dissous. Peut-être que le moment est venu de définir de nouveaux axes, de débattre de nouveau de l’idée communiste et de rechercher ses possibilités dans le monde et dans le malheureux pays dans lequel nous vivons. Ici, Federici nous rappelle un concept clé qui pourrait aider à penser l’articulation complexe des multiples rapports de pouvoir, et les interpréter parallèlement à l’analyse du fonctionnement quotidien du capitalisme en Turquie – ce concept ouvre la voie à un débat très productif sur la relation entre le capitalisme et la subjectivité liée au pouvoir.

Ce concept pourrait être central pour repenser ce que Negri appelle l’« exode » (je ne sais pas si le concept de révolution est suffisamment fort, en termes de références, pour souligner une telle rupture) et pour ouvrir les possibilités d’intervention dans la réalité que nous habitons. Ce concept est celui d’ « accumulation primitive ou initiale ».

Pour le formuler très simplement, ce concept, repris par Marx à la fin du premier volume du Capital29, pose deux nécessités pour l’émergence du capitalisme. Certains disposeront de surplus accumulé qu’ils utiliseront comme capital, et d’autres n’auront rien que leur force de travail à leur disposition. L’apparition des prolétaires résulte de la séparation des producteurs de leurs moyens de production. Il s’agit d’un acte de violence au sens large. Marx critique la compréhension de la source de la richesse par les économistes politiques classiques, qui font référence au caractère industrieux de l’entrepreneur et à la paresse des autres, cause de la soi-disant « accumulation initiale » qui conduirait à la formation du capital. Il développe aussi l’idée d’une similitude entre le rôle de ce récit dans l’économie politique classique et le récit du péché originel. C’est précisément ici que Marx semble s’engager dans une discussion sur la subjectivité : son développement sur « l’accumulation primitive/initiale » nous ouvrira peut-être des horizons entièrement différents. Le concept d’accumulation primitive ouvre en effet la voie à une relecture des textes de Marx dans le cadre de la problématique du sujet et du pouvoir. Une discussion qui avait jadis pour point de départ le concept de « mode de production » d’Althusser et Balibar est désormais déterrée par ce débat auquel Federici participe.

Péché originel : l’exégèse de l’autre côté de l’océan

Une tendance qui suit les traces d’Althusser et tente de lire les textes de Marx en lien avec les débats théoriques habituellement désignés avec le préfixe « post », a pris une forme de plus en plus soignée et étoffée, dans un certain nombre de publications universitaires en anglais comme The Commoner et surtout Rethinking Marxism. Cependant, et malheureusement, contrairement à ceux des New Left Review et Monthly Review, aucune anthologie des textes de ces revues n’existe en turc. Deux débats jouent un rôle central dans leurs pages : le concept d’accumulation initiale de Marx et la question du communisme et des communs. En réalité, on peut trouver dans certains textes de Negri, mais plus encore dans The Micropolitics of Capital de Jason Read30 – qui est en cours de traduction en turc -, une confrontation avec le concept d’accumulation initiale dans le cadre d’un travail sur le sujet et le pouvoir. Dans cet ouvrage, Read traite de deux des textes de Marx, « Les formations économiques précapitalistes »31 et «La prétendue « accumulation initiale » »32, et tente d’établir un lien entre les modes d’assujettissement et le mode de production capitaliste. Il lit Marx en lien avec Foucault, ce qui semble présenter un cadre assez fertile pour une lecture politique du capitalisme. Read, cependant, n’approfondit pas la question de l’État lorsqu’il analyse le capitalisme au travers de la relation entre sujet et pouvoir. C’est précisément la raison pour laquelle l’essai de Gavin Walker « Primitive Accumulation and the Formation of Difference : On Marx and Schmitt »33 se trouve à un carrefour assez intéressant. Walker résume son problème de la manière suivante : ce que Marx appelait « l’accumulation dite primitive » a été fréquemment revisité dans les écrits théoriques contemporains, mais a souvent été lu simplement comme un processus unilatéral de destruction de la communauté prétendument holistique qui précédait.

Plus largement, ce point de départ illogique ou irrationnel, à l’origine des présupposés historiques sur le développement du capital, est un problème général à propos du pouvoir, la question de savoir comment générer et maintenir un ordre qui apparaît comme un cercle parfait, un circuit fermé sans extérieur qui, paradoxalement, requiert l’existence d’un extérieur. Le développement de Schmitt sur la formation de l’ordre moderne des États-nations, l’enclavement des territoires, le maintien de leurs frontières et les actes qui soutiennent cet ordre lui-même, peut effectivement être croisé avec les considérations de Marx. Le moment de l’accumulation primitive n’est pas tant une force de destruction ou d’élimination de la différence, qu’une violence créatrice encore plus grande : la création du propriétaire de la force de travail et la formation d’un système de différence, qui fournira la base du déploiement complet du capital.

Grâce à Gavin Walker, nous trouvons un terrain théorique préparé pour nous permettre de lire de manière concomitante les processus complexes de la construction du capitalisme et de l’État-nation. Ainsi s’ouvre un espace pour constituer le lien systématique entre différentes subjectivités telles que « les travailleurs, les ouvriers et les opprimés » – que la gauche ne fait qu’énumérer – et pour débattre des potentiels et des dispositions qui à la fois maintiennent la cohésion de la société et pourraient la faire éclater. En bref, nous devons aborder la question de l’ « accumulation initiale » comme un concept clé qui nous permettra d’établir un lien immanent entre les millions de travailleurs qui travaillent jour après jour pour essayer de survivre, les formes changeantes de travail et les formes les plus extrêmes d’ « oppression » et qui nous aidera à percevoir les lignes de fracture au sein de cette société. En outre, presque tous ces débats mettent en évidence le fait que l’accumulation initiale n’est pas un événement qui se serait produit et achevé dans le passé. Jason Read souligne que l’accumulation initiale implique la violence, mais que la violence elle-même prend un nouveau sens dans le développement du capitalisme. Vu sous cet angle, nous pouvons penser que la vie quotidienne sous le capitalisme est organisée sous la forme d’une guerre civile, et que, au lieu de rendre l’État futile, elle fait appel à un souverain d’une manière qui rappelle Hobbes. Mais cette curiosité est précisément le paradoxe du capitalisme. Organiser une guerre civile quotidienne tout en attribuant à l’État un monopole imaginaire de la violence revient, en réalité, à détruire les opportunités qui se présentent constamment contre ce système. Cela vaut la peine de réfléchir à cette question !

Si l’État-nation moderne fut le résultat d’une guerre civile millénaire et du colonialisme, l’universalisation du droit a toujours impliqué une impossibilité. Si le droit écrit des États-nations est en contradiction avec le fonctionnement réel de l’État, alors cela montre précisément les limites de la gestion de ce « fossé ». L’État est partie prenante de la guerre civile. Le droit ne peut jamais être construit sur une notion universelle de citoyenneté. C’est pourquoi se déroule actuellement une guerre civile, dont l’État est partie prenante, et qui est organisée sur de multiples fronts au sein du monde social : cette guerre civile peut même conduire chez des individus à la schizophrénie. Jason Read fait remarquer que le capitalisme change continuellement le sens donné à la violence. Le lien entre le fascisme quotidien en Turquie et la violence qui est constitutive de cette société – en d’autres termes, « la banalité du mal » que nous habitons – ouvre un autre espace pour les conflits qui ne peuvent être représentés par la sphère politique moderne. Vu sous cet angle, les discussions sur la subalternité et l’hégémonie pourraient jouer un rôle très important et essentiel.

Une praxis militante de la Reconnaissance.

Cela n’aurait probablement pas de sens d’entrer dans un long débat sur l’« accumulation initiale », du moins pas dans le cadre de ce texte. Cependant, ce concept d’accumulation initiale semble occuper une place centrale dans l’analyse de la réalité que nous habitons, et dans l’analyse abstraite de la situation concrète.

Une partie du débat des années 1960 et 1970 sur l’articulation des différents modes de production semble avoir évolué vers l’école post-coloniale. On pourrait y retrouver le débat sur la subalternité et l’hégémonie – absent chez Gavin Walker et Jason Read – dans les œuvres de Dipesh Chakrabarty (Provincialiser l’Europe34), Partha Chaterjee, et Gayatri Chakravorty Spivak. En observant ces débats, nous pourrions voir les composantes immanentes et plurielles de la société en Turquie et la crise symptomatique qu’elles traversent. Ensuite, nous pourrions peut-être discuter de la manière dont les soi-disant « opprimés » sont positionnés contre le système à différents degrés, et surtout voir en eux des sujets révolutionnaires pluriels. Une approche critique du concept d’hégémonie pourrait à la fois nous conduire vers une nouvelle voie, vers le « prince moderne »35 et nous aider à revoir l’idée de Mao d’une « contradiction principale et d’une contradiction secondaire » (ou en d’autres termes, une lecture symptomatique des crises immanentes).

Il reste à penser l’idée du communisme comme une solution qui émerge de ces paradoxes du politique, et à réanimer l’hypothèse communiste. N’entrons pas ici dans l’analyse elle-même et limitons-nous à indiquer le terrain théorique sur lequel nous pouvons marcher pour réanimer le communisme et la libération, et par cela créer une cohérence. Il s’agit d’une proposition, pour une approche militante de l’enquête. Le « prince moderne » est censé avoir un programme chronologique.

Peut-être ne devrions-nous plus utiliser l’allégorie du « prince moderne » pour construire le prolétariat comme une position, mais plutôt l’allégorie d’un prophète, qui fait de l’humilité la condition essentielle de la bonne volonté. Contrairement au prince moderne, le prophète n’a pas de programme mais une approche militante de l’investigation, il est un être qui perçoit l’hypothèse communiste comme le fondement d’une existence métaphysique. Là où la subordination, dépasser et être dépassé sont la règle, il dépassera ces jeux et imposera l’humilité : c’est l’attitude vis-à-vis du travail perçu comme métier collectif ! Pour reprendre les mots de Hikmet Kivilcimli36 – qui était le prophète de l’humilité – dans un tout autre contexte, il s’agira d’une escouade de la reconnaissance. Althusser a également soutenu qu’avec le concept de mode de production, Marx était en train de découvrir un nouveau continent. Dans leur ouvrage Commonwealth37, Negri et Hardt utilisent le terme « exode » pour désigner la libération. Ce terme, qui provient de la Torah, fait référence à l’émigration de Moïse vers la Terre promise après avoir traversé la mer Rouge, le pharaon n’ayant pas pu être été mis au pas par la persuasion ou le châtiment. Il faut réfléchir à cette allégorie en théologie. C’est un prophète et non un prince qui peut entreprendre une critique du politique. Le prince est là pour soumettre la foi et se prosterner devant le pouvoir, alors que le prophète attend une révélation du travail vivant comme une abstraction sublime : du travail vivant, il ne reçoit pas le pouvoir mais la force ! L’escouade de la reconnaissance mène une recherche sur les crises symptomatiques et la vérité de la libération immanente dans les subjectivités et le quotidien. Ceux qui atteignent le mystère, ceux qui communient avec le commun, ne comptent pas dans leur beauté faciale mais par la vie à travers laquelle ils contribuent à la communion.

Bibliographie

Chakrabarty Dipesh, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Éditions Amsterdam, 2009

Federici Silvia, Caliban et la sorcière, Entremonde, 2014, p. 33.

Laclau Ernesto & Mouffe Chantal, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les Solitaires Intempestifs, 2009.

Marx Karl, Le Capital, Livre 1, PUF, 1993, p. 803.

Marx Karl, « Les formations économiques précapitalistes », matiererevolution.fr, 2019, https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5406

Mies Mara, Patriarchy and accumulation on a world scale: women in the international division of labour, Zed Books, 1999.

Negri Antonio & Hardt Michael, Commonwealth, 2014.

Read Jason, The micropolitics of capital, Suny Press, 2003.

Walker Gavin, « Primitive accumulation and the formation of difference : on Marx and Schmitt », Rethinking Marxism, Vol. 23-3, 2011.

Traduit de l’anglais par Vivian Petit

Texte paru initialement ici : «The Sins Brewing in The Crucible: Rethinking the Communist Hypothesisand Liberation », kostebekkolektif.org, http://www.kostebekkolektif.org/the-sins-brewing-in-the-crucible-rethinking-the-communist-hypothesisand-liberation-cev-bahar-ve-can/

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1 Federici Silvia, Caliban et la sorcière, Entremonde, 2014, p. 33.

2 Mies Mara, Patriarchy and accumulation on a world scale: women in the international division of labour, Zed Books, 1999.

3 NDT : Seden Gürel (12 Septembre 1965 à Ankara ) est une chanteuse et autrice-compositrice turc.

4 NDT : Le massacre d’Adana fut mené par des Turcs contre les populations arméniennes de la ville d’Adana, à la suite de la contre-révolution ottomane de 1909, qui dégénéra en une flambée de violence anti-arménienne dans toute la province. Ces massacres firent entre 20 000 et 30 000 victimes arméniennes, et 1 300 victimes assyriennes.

5 NDT : Le 13 avril 1909 (le 31 mars selon le Calendrier rumi alors en vigueur dans l’Empire), eut lieu un soulèvement à Constantinople, nommé contre-révolution ottomane, pour s’opposer à la restauration de la Constitution de l’Empire ottoman de 1876, et réaffirmer le statut du Sultan Abdülhamid II comme monarque absolu. Cette journée fut le point culminant du contrecoup ottoman de 1909. Peu après le contrecoup, cependant, le Comité Union et Progrès reprit le contrôle de la capitale.

6 NDT : Le Comité Union et Progrès (CUP), aussi appelé mouvement des Jeunes Turcs, a notamment mené la rébellion contre le sultan Abdülhamid II (renversé et exilé en 1909), supprimé le statut de monarque absolu, restauré la Constitution de l’Empire ottoman de 1876, planifié le génocide arménien et mis en œuvre la turquification de l’Anatolie.

7 NDT : Le Mémorandum militaire turc de 1997 se réfère aux décisions prises lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale turque le 28 février 1997. Ce mémorandum, imposé par la direction de l’armée turque, avec le soutien des forces laïques de ce pays, a lancé le processus qui a précipité la démission du Premier ministre Islamiste Necmettin Erbakan, du Parti du bien-être, et la fin de son gouvernement de coalition.

Comme le gouvernement de Necmettin Erbakan a été contraint de démissionner, sans qu’il y ait dissolution du Parlement ou suspension de la Constitution, l’événement a quelquefois été qualifié, en Turquie, de coup d’état post-moderne. Une des conséquences de cet événement sera ultérieurement (près d’un an plus tard, en janvier 1998), la dissolution du Parti du bien-être par la cour constitutionnelle.

8 NDT: Le séisme de 1999 à Izmit, de magnitude Mw= de 7.2 à 7.6 selon les instituts a frappé le 17 août 1999 à 03h02, pendant 45 secondes, le nord-ouest de la Turquie. L’hypocentre, estimé à 17 km de profondeur, a été localisé à proximité d’Izmit, dans la ville de Gölcük. Ce séisme très destructeur a été ressenti jusque dans les villes d’Ankara et d’Izmir.

Les secousses ont endommagé et détruit des milliers d’habitations et d’infrastructures. Le bilan humain officiel est de 17 480 morts et de 23 781 blessés ; environ 10 000 personnes ont été portées disparues et des centaines de milliers se sont retrouvées sans abri.

9 NDT : Fırat Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne, fut assassiné  à Istanbul le 19 janvier 2007 par un nationaliste turc de 17 ans, devant les locaux d’Agos, le journal bilingue pour lequel il travaillait.

10 NDT : Amed ou Diyarbakır, ville du sud-est de la Turquie, préfecture de la province du même nom (autrefois Arménie occidentale). Majoritairement kurde, la ville est considérée comme la capitale historique, symbolique et culturelle de l’ensemble de la nation kurde.

11 NDT : Andrea Santoro, prêtre italien a été assassiné le 5 février 2006 à Trabzon (Turquie), en pleine polémique sur les caricatures du Prophète .

12 NDT : Les meurtres de la maison d’édition Zirve, appelés massacres missionnaires par les médias turcs, eurent lieu le 18 avril 2007 à la maison d’édition Zirve, à Malatya, en Turquis. Trois employés de la maison d’édition de la Bible furent attaqués, torturés et assassinés par cinq assaillants musulmans.

13 NDT : Le concept de « révolution passive » chez Gramsci renvoie à une « révolution par en haut » mise en place par l’État en utilisant des méthodes conservatrices et la « révolution-restauration » qui reprend les revendications d’en bas tout en les intégrant à une nouvelle politique qui les adopte mais ne les résout pas.

14 NDT : Kemal Kerinçsiz est un avocat nationaliste turc, connu pour avoir porté plainte contre plus de 40 journalistes et auteurs turcs, accusés d’avoir insulté la Turquie, son identité ou ses institutions. Il est à la tête de l’Association des avocats, à l’origine de la plupart des procès relevant de ce chef d’accusation.

15 NDT : L’Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie, est un groupe armé issu de la diaspora arménienne, d’inspiration marxiste-léniniste et surtout actif de 1975 à 1984.

16 NDT : Sabiha Gokcen est la fille adoptive de Mustafa Kemal, dit Atatürk, fondateur de la République de Turquie. Elle est la première femme turque pilote, et est considérée pionnière dans l’aviation.

17 NDT : Deux approche différentes, d’une part celle d’une analyse historique menée afin de comprendre la structure politique pré-génocidaire, et la place politique active des communautés qui seront génocidées, et d’autre part un discours humaniste refusant l’essentialisme, se bornant à insister sur le fait que les communautés persécutées jusqu’au génocide n’ont aucun rôle actif dans les raisons de leur persécution.

18 NDT : Ogün Samast est le jeune nationaliste turc qui a assassiné le journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink.

19 NDT : Le massacre de Dersim fit entre 7 000 et 80 000 morts, très majoritairement alévis, tués par l’armée de la République de Turquie, en 1937 et 1938. Ce massacre fut officiellement reconnu en 2011 par Recep Tayyip Erdogan qui présenta ses excuses en tant que Premier ministre, au nom de l’État turc.

20 NDT : Mehmed Ier, aussi appelé cheikh Bedrettin, fils d’une esclave, fut reconnu sultan dans tout l’Empire ottoman en 1413 suite à la guerre civile appelée « l’interrègne ». Il est connu pour avoir restauré l’Empire ottoman, et réputé pour avoir eu un sens aigu de la justice sociale.

21 NDT : Populisme russe apparu dans la seconde partie du XIXème siècle parmi les intellectuels anti-tsaristes, basé sur l’idéalisation du peuple russe et la défense de la paysannerie.

22NDT : L’organisation de la vie en commune ou des formes d’organisation et de solidarité locales fortes.

23 NDT : Fondée en 2007, la Koma Civakên Kurdistan (Le groupe des communautés du Kurdistan) est une organisation politique kurde émanant du PKK. L’organisation reprend la revendication d’une autonomie kurde au sein d’un système fédéral telle que prônée par Abdullah Öcalan (chef du PKK), qui est d’ailleurs président honoraire de la confédération.

24 NDT : Mis en place en 2011, le Congrès démocratique des peuples (Halkların Demokratik Kongresi, HDK) était une coalition de nombreux mouvements, organisations et partis politiques de gauche, qui visait à refonder la politique turque et à représenter les personnes opprimées, exploitées et victimes de discriminations ethniques, religieuses ou sexuelles. Ce congrès déboucha sur la création du Parti démocratique du peuple (HDP).

25NDT : L’auteur pensait probablement à Badiou et non à Negri.

26NDT : Şefkat-Der est une association créée en 1995, menant notamment des activités d’hébergement. Elle agit auprès des plus pauvres, des sans-abris, des femmes victimes de violences (notamment sexuelles), des réfugiés et les demandeurs d’asile.

27NDT : Militante liée à Şefkat-Der, Ayse Tukurukcu est une femme qui a été vendue par son mari et a vécu plusieurs années comme prostituée. Candidate adjointe sur la liste de Şefkat-Der aux élections régionales de 2011, sa candidature a d’abord été annulée par l’État en raison de son passé, avant d’être finalement validée.

28NDT : Ouvrage d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe sur la raison populiste. Laclau Ernesto & Mouffe Chantal, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les Solitaires Intempestifs, 2009.

29Marx Karl, Le Capital, Livre 1, PUF, 1993, p. 803.

30Read Jason, The micropolitics of capital, Suny Press, 2003.

31Marx Karl, « Les formations économiques précapitalistes », matiererevolution.fr, 2019, https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5406

32Marx Karl, Le Capital, Livre 1, PUF, 1993, p. 803.

33Walker Gavin, « Primitive accumulation and the formation of difference : on Marx and Schmitt », Rethinking Marxism, Vol. 23-3, 2011.

34Chakrabarty Dipesh, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Éditions Amsterdam, 2009.

35 NDT : La métaphore du « prince moderne » chez Gramsci ne renvoie pas à un individu concret ou une personne réelle mais à un organisme, un élément de la société complexe, un parti, et c’est le parti révolutionnaire. « Intellectuel collectif », le parti a pour fin d’établir un ordre social nouveau. Il est défini non pas comme simple catégorie sociologique mais aussi dans ses rapports avec l’Etat et les différents groupes sociaux.

36 NDT : Théoricien, écrivain, journaliste, traducteur, Hikmet Ali Kıvılcımlı était un dirigeant communiste turc. Il est l’un des fondateurs du Parti patriotique, organisation nationaliste de gauche. Fondé en 1992, le parti patriotique se décrit lui-même comme un « parti d’avant-garde » visant à rassembler les socialistes, les révolutionnaires, les nationalistes turcs et les kémalistes.

37Negri Antonio & Hardt Michael, Commonwealth, 2014.

 

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Né en 1984, Suphi Nejat Ağırnaslı était un militant, écrivain, sociologue et traducteur turc, notamment connu pour sa traduction en turc du manifeste « We are anonymous ». Inculpé et brièvement détenu en Turquie en 2011 pour son soutien à la cause kurde, ses traductions de textes historiques font alors partie des pièces à conviction. Il répond à cela par un texte intitulé “Foucault doit aussi être inculpé”. Titulaire d'un master de sociologie obtenu peu après à l'université du Bosphore, le mémoire de Suphi Nejat Ağırnaslı traite de la négligence des mesures de sécurité sur les docks de Tuzla (Istanbul), qui ont entraîné de nombreux accidents du travail causant la mort de centaines d'ouvriers. En 2012, il publie à la fois « Les péchés préparés dans le chaudron » où il s'inspire des travaux de Silvia Federici pour analyser la genèse du nationalisme turc, ainsi qu'un article portant sur les formes alternatives d'organisation des personnes travaillant en freelance et les manières d'utiliser des statuts précaires pour créer une résistance collective et d'autres manières de vivre. En 2013, Suphi Nejat Ağırnaslı publie un manifeste communiste intitulé « Contes ». A l'été 2014, il choisit de quitter Istanbul et se rend au Rojava, pour aller combattre en tant que membre du MLKP au sein du YPG, en défense des populations kurdes attaquées par l’État islamique. Il meurt à Kobanê le 5 octobre 2014, à l'âge de 30 ans.