Les « anti-impérialistes » occidentaux réduisent au silence les voix du Moyen-Orient et d’Afrique du nord – Daliah Lina

« Tu es du côté des terroristes. Tu es une djihadiste. » Cela ne recouvre qu’une partie des calomnies auxquelles j’ai du faire face ces dernières semaines, suite à la frappe aérienne de Trump visant Qassem Soleimani. Une personne ayant participé à des débats politiques pourrait supposer que ces accusations proviennent de militants très à droite, mais la réalité s’avère vraiment inquiétante, voire absurde. Mes accusateurs sont des soit disant « anti-impérialistes » occidentaux. La raison ? Je suis une militante de gauche palestino-iranienne qui s’oppose à toutes les formes mondiales ou régionales d’impérialisme et d’autoritarisme. Une position qui semble incompréhensible à certains, puisque, de leur point de vue, il faut choisir un camp pour manifester une solidarité. Y compris si cela signifie se situer du côté de criminels de guerre. Le fait que ces soi-disant camarades nous prennent pour cible en nous opposant leur programme « anti-impérialiste » n’est pas nouveau pour moi. En réalité, depuis le soulèvement en Syrie, un front composé d’un certain nombre d’ « occidentaux pro-Assad » a émergé, déterminé à se ranger du côté de tout régime qui diffuse une propagande contre l’impérialiste américain, et fermant volontairement les yeux sur le massacre de civils syriens.

L’aspect le plus dangereux de ce développement est qu’en plus de légitimer les crimes contre l’humanité, cela cause des troubles à l’intérieur des mouvements militants progressistes du Moyen-Orient. Une fois encore, nous, progressistes du Moyen-Orient, au sein de la région et dans la diaspora, nous retrouvons dominés, réduits au silence et isolés, mais cette fois par des Occidentaux soi-disant anti-impérialistes.

« L’ennemi de mon ennemi est mon ami » revient à glorifier un criminel de guerre.

Le 3 janvier, le président américain Donald Trump a pris pour cible, sans autorisation, un convoi se situant à proximité de l’aéroport de la capitale irakienne Bagdad, et a exécuté, entre autres, le commandant de la Force Al-Quds des Gardiens de la révolution iranienne, Qassem Soleimani. Ce dernier est connu comme le deuxième leader iranien le plus important, derrière l’Ayatollah Khamenei, et comme l’un des artisans des répressions meurtrières des soulèvements syrien, irakien et iranien. Il était aussi à la tête des mercenaires employés par l’Iran dans la guerre en Syrie, et jouissait d’une grande influence au sein du Hezbollah libanais.

Bien que son niveau de brutalité soit connu, des secteurs de la mouvance occidentale dite anti-impérialiste l’ont pleuré comme leur martyr, le saluant comme un héros et un « glorieux défenseur contre Daech », se montrant déterminés à poursuivre son héritage en applaudissant le régime iranien, en ignorant, voire en niant, les violations des droits de l’homme du régime, sa contribution dans le massacre du peuple syrien et l’ingérence nuisible en Irak et au Yémen.

Tout ce soutien et ces chants emphatiques sont le fait de ces personnes soi-disant de gauche, qui prétendent défendre la justice sociale et l’égalité, mais qui marchent sur les cadavres de 1 500 manifestants iraniens, de militants des droits de l’homme, de féministes, de la communauté queer, de membres des minorités, et de toute personne qui lutte pour la paix et l’autodétermination. Ces militants de gauche affirment qu’ils se situent du côté des réfugiés, alors qu’ils montrent leur indifférence à propos des milliers de Syriens déplacés, insultant leur lutte, passant leur souffrance sous silence. Prêts à détourner le regard des injustices visibles et des crimes contre l’humanité pour faire avancer leur programme visant à diaboliser l’Occident, ils ignorent les 600 000 vies syriennes perdues, principalement à cause du régime brutal d’Assad. Malheureusement, nous retrouvons des tendances similaires dans certains pans de la gauche à travers le monde, y compris au Moyen-Orient. Elles trouvent leurs racines dans le stalinisme, et le fait de préférer le campisme à un soutien base aux lutte des classes populaires pour la démocratie, la justice sociale et l’égalité.

La réduction au silence des voix progressistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

L’aspect le plus dangereux de certains de ces défenseurs de l’Iran n’est pas seulement la place qu’ils revendiquent dans l’activisme politique, mais aussi les arguments qu’ils utilisent pour faire taire les voix progressistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, par des méthodes d’enfumage qui nous dépeignent faussement comme des partisans de l’impérialisme, du colonialisme et du terrorisme. Lors des débats, ces secteurs de la gauche se font les porte-voix de la propagande de l’ayatollah Khamenei, trompant leur public avec une apparence de gauche pacifiste prétendant défendre « l’intérêt supérieur de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord ». Les arguments les plus utilisés sont énumérés ci-dessous :

Argument n°1: La République islamique renforce le pouvoir de la classe ouvrière.

En tant que socialiste du Moyen-Orient, cet argument me laisse perplexe.

En décembre 2017 et janvier 2018, les Iraniens issus de la classe ouvrière ont exprimé leur frustration face aux bas salaires et au taux de chômage de plus de 40 %, la plupart des chômeurs étant de jeunes adultes. À cette époque, ces personnes ont protesté contre la politique économique de Rohani, la corruption et le taux élevé d’inflation et de chômage. Les manifestants réclamaient également la fin de la République islamique, brûlaient des images de Khamenei et demandaient la fin des interventions militaires de l’Iran dans le reste du Moyen-Orient, alors que ces Iraniens, pour la plupart des membres de la classe ouvrière de moins de 25 ans, étaient à peine capables de subvenir à leurs besoins dans leur pays. Les manifestations se sont arrêtées après que 40 personnes ont été tuées et 5000 arrêtées.

Un an plus tard, en novembre 2019, un autre soulèvement de jeunes, pour la plupart issus de la classe ouvrière et sans emploi, a éclaté. Après avoir bloqué les réseaux sociaux et les applications de messagerie, le gouvernement s’est engagé dans une répression brutale qui, selon l’agence de presse Reuters, a entraîné la mort de 1500 manifestants et l’arrestation de plus de 7000 personnes. Le fait que la majorité des participants au soulèvement étaient des membres de la classe ouvrière n’a pas empêché les autorités iraniennes de recourir à la violence contre les civils.

Argument n°2 : L’Iran combat Daech.

Alors que la lutte de l’Iran contre l’État islamique est présentée comme un fait glorieux par certains Occidentaux de gauche, un aspect essentiel est délibérément occulté : l’Iran recrute des enfants afghans comme soldats dans sa « glorieuse guerre antiterroriste ». Au cours de mon travail au camp de réfugiés dit « Moria », à Lesbos, en Grèce, j’ai côtoyé un nombre incalculable de mineurs isolés afghans, âgés de 14 à 17 ans, qui avaient été utilisés comme combattants en Syrie. J’ai été le témoin direct des immenses dégâts et du traumatisme incompréhensible que le régime iranien a imposé à ces enfants. Après avoir été traités comme des citoyens de seconde zone depuis leur naissance parce qu’ils étaient afghans en Iran, ces enfants ont été forcés à combattre dans la division Fatemeiyoun du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), ce qui a également été confirmé par Human Rights Watch (2017). Selon le droit international, l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans est considéré comme un crime de guerre.

En outre, ces campagnes militaires contre l’État islamique en Irak n’ont pas pour but de construire une alternative progressiste, mais de consolider le système politique sectaire et néolibéral dominé par les mouvements fondamentalistes chiites et les milices alliées à Téhéran.

Argument n°3 : L’Iran est le seul État qui exprime une solidarité réelle quand il s’agit de la cause palestinienne.

En tant que Palestinienne et en tant que militante, je peux répondre que le soutien de l’Iran à la résistance militaire palestinienne contre l’État colonial d’Israël n’est pas la voie à suivre pour libérer et émanciper les populations palestiniennes. La République islamique finance le Hamas par le biais d’une aide à la fois militaire et financière, non pas pour faire avancer la libération du peuple palestinien, mais pour faire avancer ses propres objectifs géopolitiques et son influence dans la région. Sans cela, comment peut-on comprendre la réduction de l’aide financière au Hamas après le début du soulèvement syrien en raison des désaccords politiques entre le Hamas et l’Iran sur la question ? Plus tard, le Hamas et l’Iran ont réglé leur désaccord à mesure que la nouvelle direction du Hamas se rapprochait de l’Iran.

De plus, comment peut-on apprécier ce « soutien politique », tout en sachant que l’Iran est responsable, avec la Russie et les États-Unis, de la création de la « pire crise humanitaire » du monde dans notre pays voisin, la Syrie ? Comment peut-on glorifier le soutien d’une nation opprimée tout en fermant les yeux sur la discrimination et l’oppression par l’Iran de sa propre population kurde, qui comprend de nombreux types de violations des droits de l’homme ? La manière dont ceux qui prétendent défendre la justice sociale font preuve d’une empathie sélective lorsqu’il s’agit de la répression brutale des civils me semble incompréhensible.

La libération des peuples palestinien et kurde passe par la libération et l’émancipation des classes populaires de la région contre toute les formes de réaction, qu’il s’agisse de régimes autoritaires ou de mouvements fondamentalistes religieux, ainsi que de toutes les forces régionales et impérialistes.

Nous devons être unis dans la lutte et dans la solidarité pour contrer tous les actes d’impérialisme et d’autoritarisme.

Certains secteurs de la gauche occidentale, comme dans d’autres régions du monde, semblent voir clairement et à juste titre la propagande de guerre impérialiste américaine, mais ne voient pas l’équivalent iranien et russe. Cela les amène à relayer la propagande de ces régimes avec des moyens puissants et à salir ceux qui s’opposent à tous les actes mondiaux et régionaux d’impérialisme et d’autoritarisme.

En tant que militante, féministe socialiste du Moyen-Orient, et simplement en tant qu’être humain, je refuse de me ranger aux côtés de gouvernements oppressifs, de dirigeants meurtriers comme Assad, tout comme je refuse de me ranger du côté de l’impérialisme occidental ou des groupes d’opposition djihadistes. Si vous êtes anti-impérialiste par pur esprit de droiture et de justice, comment pouvez-vous soutenir un dirigeant qui profite de la souffrance humaine ? L’empathie sélective reflète les valeurs néolibérales, capitalistes et colonialistes qui imposent la répétition de l’histoire, au prix de vies au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. C’est pourquoi il est essentiel de s’unir dans la lutte et de faire preuve de solidarité, pour soutenir les soulèvements populaires de la classe ouvrière et de la société civile dans toute la région.

Publié initialement le 28/01/2020 sur le site de l’Alliance des socialistes du Moyen-Orient et d’Afrique du nord : https://allianceofmesocialists.org/western-anti-imperialists-silence-middle-eastern-and-north-african-voices/?fbclid=IwAR3awk0yP0hl-zmq5xC5V8tNiz2OHOUxzsVyI-wkDjTF_7ydk4fqYiNli_s

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