Le Peuple vengeur. À propos de l’antisémitisme de gauche – Tania Martini

La droite n’a pas l’exclusivité de l’antisémitisme. L’agression de Finkielkraut a fait apparaître le problème de l’antisémitisme à gauche.

Lorsque le philosophe Alain Finkielkraut a été agressé le 16 février 2019 par des gilets jaunes, de nombreux gauchistes se sont tus. En particulier, ceux qui s’étaient publiquement distingués en tant que défenseurs des gilets jaunes ou qui voulaient même prendre la tête du mouvement ne disaient rien ou mettaient en garde contre l’instrumentalisation de l’antisémitisme. Thomas Guénolé, politologue et membre de La France Insoumise1, s’exprima en des termes plus concrets: Alain Finkielkraut propagerait la haine en France depuis des années et par conséquent ne serait pas à plaindre.

Finkielkraut est considéré comme un réactionnaire. Ses remarques sur le supposé déclin de la France généré par l’immigration corroborent cette caractérisation. Alors pourquoi la déclaration de Guénolé pose-t-elle problème ? En outre, pourquoi est-elle symptomatique d’une certaine cécité de la gauche ?

Et bien, les agresseurs n’ont pas hurlé « réactionnaire » ou « raciste » ou « capitaliste de merde » ou quelque chose de ce genre, quelque chose qui aurait fait référence à une position politique réelle ou supposée de Finkielkraut, mais ont crié quelque chose de complètement différent : « sale sioniste », « Retourne à Tel Aviv ! ».

Les agresseurs voulait toucher Finkielkraut en tant que Juif et non en tant qu’acteur politique. Ils l’éjectent ainsi hors du « peuple », en dehors de cette catégorie dont la gauche populiste semble incapable de se lasser, un sous-produit de l’histoire pour lequel elle entre même en compétition avec une droite misérable. Cette gauche se montre tout aussi rétro que la droite qui ne sait rien faire d’autre que de mobiliser des idées de l’âge de pierre. Ce peuple, qui fait du Juif non seulement un Juif mais aussi un Israélien, forme une masse punitive et vengeresse qui cherche à se venger de tout. De tout, c’est à dire ? Tout ce qui ne va pas dans la vie de cette masse soit beaucoup trop pour être nommé mais pour lequel il y a un coupable : le Juif.

L’historien chicagolais Moishe Postone, décédé l’année dernière, a bien résumé la nature de l’antisémitisme dans un entretien : « Dans l’antisémitisme, la domination structurelle du capitalisme se transforme en l’action des juifs. C’est pourquoi l’antisémitisme se considère comme émancipateur et anticapitaliste. » De nos jours, ce glissement fait souvent partie de la stratégie anti-système contre les élites, ce qui rend parfois difficile de distinguer l’antisémitisme de gauche et de droite.

Le célèbre avocat social-démocrate et conseiller politique français Jean-Pierre Mignard a déclaré qu’il aurait été plus judicieux que Finkielkraut reste à la maison et que heureusement il n’avait pas été frappé, car cela aurait tout changé. Qu’est-ce que cela aurait changé exactement ? Que tout le monde aurait dû appeler un chat un chat, parce pour les antisémites on ne peut parler d’antisémitisme que lorsque les Juifs sont frappés ?

Une fois de plus, un Juif était rendu responsable de ce qui lui arrivait. Et parce que les Juifs n’ont par ailleurs rien appris de l’histoire, ils sont des « sales sionistes » même quand il s’agit peut-être de Juifs Français antisionistes. Même s’il faut reconnaitre que l’idée répandue selon laquelle, parmi tous les peuples, ce seraient précisément les Juifs qui auraient dû apprendre quelque chose de l’extermination industrielle des Juifs relève d’une approche pédagogique plutôt allemande.

Il ne s’agit pas ici de transformer Mignard ou Mélenchon en antisémites, ni de discréditer les gilets jaunes et de garder le silence sur la violence massive de la police français.

Il s’agit cependant de reconnaître le sous-texte de ces énoncés et de la dynamique qui découle de l’arsenal de la rhétorique antisémite. Mais des personnalités de gauche comme Mélenchon, qui entend représenter un mouvement qui refuse toute représentation, préfèrent déclamer plutôt qu’éclairer : « Non, le mouvement des #giletsjaunes n’est pas un mouvement raciste. Non, le mouvement des gilets jaunes n’est pas un mouvement antisémite. Non, le mouvement des gilets jaunes n’est pas un mouvement homophobe. » Comme un enfant qui se cache les yeux et se croit invisible.

Les nouveaux antisémites ne crient plus « sale Juif », mais « sale sioniste », et la gauche, obsédée par les individus et la souveraineté géopolitique, cherche même encore trop souvent à faire passer de pareils propos pour une critique anti-impérialiste ou anticoloniale légitime d’Israël, un passe-temps qu’elle cultive avec passion. Elle le fait d’autant plus que la nouvelle droite s’affiche maintenant solidaire d’Israël afin de pouvoir s’adonner encore plus farouchement à son antisémitisme du XIXème siècle.

La philosophe américaine Judith Butler, représentante d’une gauche qui flaire partout le racisme et nul part l’antisémitisme, mobilise aussi ce stratagème. Dans l’anthologie Neuer Antisemitismus (Nouvelle antisémitisme) paru chez Suhrkamp en 2019 et éditée par Doron Rabinovici, Natan Sznaider et Christian Heilbronn, Judith Butler, qui considère le Hamas et le Hezbollah comme des organisations de gauche, réitère sa critique d’Israël présentée comme un acte quasi-libérateur ainsi que son engagement en faveur de la campagne BDS dépeinte comme une mobilisation qui ne viserait pas les citoyens mais seulement les institutions, comme le précise l’autrice à ses lecteurs-trices. Il s’agirait là du premier boycott de ce type dans l’Histoire. Espérons que Butler disposent au moins de quelques quelques assistant-es qui lui signalent toutes les occurrences où des artistes et des scientifiques israélien-nes sont une fois de plus désinvité-es de quelque part.

Le texte de Butler se caractérise par sa stupidité politique, son penchant à l’anhistoricité et son vocabulaire moral. Il décrit les Palestiniens non pas simplement comme étant « expropriés » mais aussi « mutilés » tout en rappelant que « l’idéologie fasciste allemande soutenait le sionisme », comme s’il s’agissait là du seul problème entre nazis et Juifs. Ce n’est qu’en marge qu’est rappelé, comme le fait Matthias Küntzel dans sa contribution, que les nazis voulaient empêcher la création d’un État juif dès 1937 parce que cela « créerait un pôle de puissance supplémentaire et reconnu par le droit international pour le judaïsme international », et qu’ils firent du mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, une figure qui propagea sur les ondes de radio Zeesen, station basée dans le Spreewald, la haine anti-juive dans le monde arabo-musulman comme personne jusqu’à alors.

En ce qui concerne Israël, la déconstructiviste Butler se saisit même de catégories comme le Peuple, la Race ou la Vérité. Seules la démilitarisation et la décolonisation israéliennes permettraient de sortir du « cauchemar » au Moyen-Orient, cauchemar dans lequel l’antisémitisme du monde arabe n’apparait pas. Pas un mot ne lui est consacré.

Celui ou celle qui porte tant de moralité apolitique dans ses bagages et subsume toutes les injustice sous la notion de « suprématie blanche » ne peut définir l’antisémitisme que comme une « forme malveillante de racisme ». Mais l’antisémitisme moderne est « moins préoccupé par le visible que par l’invisible, le juif caché », comme l’écrit l’historien Dan Diner dans son anthologie. Il est une haine de « l’invisible qu’il faut rendre visible, une haine de l’ostensiblement puissant, du supérieur, du privilégié ».

Et c’est surtout cet antisémitisme moderne qui, face à la mondialisation, renaît, détestant tout ce qui est cosmopolite et libéral et trouvant de nombreuses images pour recycler la vieille histoire de David et Goliath.

Publié initalement dans la taz le 23/02/2019, https://taz.de/Linker-Antisemitismus/!5572949/

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg.

1NDT : Entre-temps, Guénolé n’est plus membre de la FI.

Télécharger pdf: SI_peuple vengeur_Martini_2019

Filed under: Antisémitisme, Gauche régressive

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Tania Martini est rédactrice à la taz. Elle est chargée de cours en études culturelles et en philosophie à l'université Leuphana de Lüneburg.