Le nationalisme dans la révolution française et l’Allemagne du XIXème siècle – Max Horkheimer

Horkheimer revient dans cette note de 1967 sur la différence entre le nationalisme de la révolution française, historiquement émancipateur et porté par l’esprit des Lumières, et le nationalisme allemand, agressif dès sa naissance. Cette distinction sera ensuite reprise et essentialisée par certains pans du mouvement antideutsch au profit d’une francophilie kitsch et d’une vision totalement fantasmée du nationalisme français comme incarnation du nationalisme civique. Cette conception se montre ainsi largement indifférente à la réalité du nationalisme républicain de l’État français qui, par bien des aspects, et notamment son islamophobie justifiée au nom d’une laïcité dévoyée, s’avère aujourd’hui beaucoup plus régressif, culturaliste et illibéral que le nationalisme hégémonique de l’Allemagne post-réunification reposant sur un multiculturalisme officiel et l’idée d’une nation morale et vertueuse ayant appris de ses « erreurs » du passé.

Ces deux nationalismes présentent un caractère très différent. Pendant la révolution française, le nationalisme est aussi porté par l’esprit des Lumières. Il est l’arme de la lutte de la bourgeoisie souveraine se constituant en nation face à la l’absolutisme et à l’Église. Mais il n’est pas agressif vis-à-vis d’autres peuples, il se fonde sur ses accomplissement culturels et non pas sur sa supériorité morale ou militaire.

En Allemagne, le nationalisme apparaît dès ses débuts en alliance avec l’antisémitisme, à une époque où Metternich peut encore affirmer avec une certaine justesse que l’Allemagne n’est qu’une notion géographique. Pendant tout le XIXème siècle et de manière particulièrement intense après la fondation de l’Empire par Bismarck, le nationalisme allemand se pare de la gloire d’un Saint-Empire romain germanique romantisé. Il n’émerge pas seulement avec la revendication légitime de la bourgeoisie de mettre fin à la misère des innombrables principautés et de la création d’un grand territoire économique qui ne soit pas déchiré par d’infinies frontières douanières mais aussi avec l’affirmation de la supériorité des siens sur les autres nations. Ce n’est pas pour rien que d’autres redoutaient l’hymne « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout » [Deutschland, Deutschland über alles]  car ils reconnaissaient qu’il ne s’agissait pas seulement ici de l’amour de la patrie, qui vaut pour les citoyens de tous les pays, mais d’un nationalisme agressif. Ceci est ensuite formulé clairement : « De la Meuse jusqu’au Niémen, de l’Adige jusqu’au Détroit » [von der Maas bis an die Memel, von der Etsch bis an den Belt], ce qui signifie l’inclusion de territoires belges, hollandais, scandinaves, polonais et italiens. Et déjà pendant la période de paix la plus profonde, on parlait en Allemagne des Français dégénérés, de la perfide Albion et des Italiens paresseux.

Pour complémenter ces clichés, on peut se pencher sur les images à travers lesquelles les différentes nations se symbolisent elles-mêmes: La Germania blindée et la douce France, qui, au moins de manière non agressive, prétend être le leader culturel de l’humanité.

Paru initialement sous le titre « Nationalismus in der Französichen Revolution und im Deutschland des neunzehnten Jahrunderts (1967) » dans Horkheimer Max, Gesammelte Schriften Band 14: Nachgelassene Schriften 1949-1972, S.Fischer, 1998, p.408-409.

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg

PDF: SI_nationalisme fr all_Horkheimer_2020