Le b.a.-ba des Lumières. Un plaidoyer contre l’athéisme abstrait – Stephan Grigat

Stephan Grigat plaide ici pour un dépassement de l’athéisme abstrait au profit d’une critique matérialiste de la religion tenant compte des différences entre formes de religiosité et de leur compatibilité avec les Lumières et le projet de l’émancipation sociale. Pour l’auteur, cela suppose de se pencher en particulier sur l’islamisme et ses différentes expressions qui menaceraient les conditions de possibilité d’une réflexion sociale critique.

Il est compliqué de parler de la critique de la religion en 2020 car on peut difficilement faire revivre les combats du Moyen Âge. Comment critiquer des personnes qui, au XXIème siècle, affirment sérieusement qu’il existe des êtres supérieurs et qui, par conséquent, régressent, de leur plein gré et sans contrainte, au niveau intellectuel d’il y a quelques centaines d’années ? On ne serait que trop heureux de se limiter à l’échange des meilleures blagues sur les prophètes, Jésus et le Messie.

Mais les dernières décennies ont montré que ce que l’on appelle aujourd’hui la religion est trop sérieux pour être traité par la seule critique humoristique – même si certains dogmes et idées religieuses semblent effectivement être une mauvaise blague au premier abord. Il suffit de penser à l’affirmation selon laquelle les djihadistes qui se font exploser sur des marchés à légumes israéliens seraient récompensés par quelques dizaines de vierges au paradis.

Malheureusement, les attentats suicides djihadistes et les attaques islamistes actuelles ne sont pas le fait d’une bizarrerie mentale, mais d’une pratique sociale sanglante.

Les réactions à la « controverse sur les caricatures » de 2006, l’attentat contre l’illustrateur danois Kurt Westergaard en 2010, l’assassinat de membres de la rédaction de Charlie Hebdo et maintenant le meurtre brutal d’un enseignant à Paris, qui avait montré quelques caricatures de Mahomet en classe, montrent clairement que les blagues, notamment sur la religion islamique, ont tendance à banaliser le problème plutôt qu’à l’éclaircir.

La barbarie des différentes factions islamiques

La moquerie serait suffisante s’il en allait que des tristes lubies privées d’obscurantistes hostiles au plaisir se soumettant à des règlements alimentaires, iconographiques et sexuels absurdes.

Il ne s’agit pas exclusivement des différentes manifestations de l’Islam, mais, pour de bonnes raisons, principalement de celle-ci. Il va sans dire qu’il faut s’opposer aux fanatiques chrétiens même si ces derniers sont loin de dominer les sociétés dans lesquelles ils opèrent. Mais rien ne se rapproche de la barbarie qui est actuellement représentée par les différentes factions des Frères musulmans, l’ « État islamique » et autres islamistes sunnites ou la « République islamique » en Iran.

Quand, depuis le début du millénaire, quelques caricatures inoffensives ont pu déclencher un soulèvement d’une certaine ampleur à l’autre bout du monde, quand des groupes comme le Hamas remportent des élections, quand un obscurantiste ésotérique ayant un penchant pour les structures de pouvoir féodales comme le Dalaï Lama sert de modèle à des générations entières par-delà toutes les frontières politiques, lorsque l’homophobie catholique en Pologne et russe-orthodoxe à Moscou réapparaissent sous la forme d’une foule militante, lorsque ce qui a déjà été déclaré mort mille fois s’avère aujourd’hui bien vivant – dans le cas de l’islam djihadiste si vivant que ce dernier constitue une menace mortelle pour les incroyants – il convient alors de revenir au point de départ et considérer les fondements de la critique religieuse.

En même temps, on ne peut pas s’arrêter à une critique aussi générale de la religion. Il s’agirait de faire ressortir dans quelle mesure les religions se situent à des distances différentes de l’idée des Lumières et de la critique matérialiste et en quoi certains courants religieux s’efforcent d’assurer une conciliation de la foi avec la raison tandis que d’autres considèrent la raison comme une pure œuvre du diable.

Des différences entre les religions

Il s’agirait ainsi de mettre l’accent sur l’existence, soulignée avec insistance par Max Horkheimer, de formes de religiosité, telles que par exemple le messianisme juif, qui préservent avant tout l’aspiration à l’altérité radicale et soutiennent donc aussi l’idée d’une société libérée, quelle que soit sa forme déformée, au lieu d’imposer une médiations sociale fondée sur la violence au sein du mauvais existant. En bref, il faudrait thématiser les différences entre les religions.

On pensait que tout avait été dit sur la religion, et il est difficile d’ajouter quoi que ce soit de nouveau à ce qui a été formulé sur la croyance dans les dieux et les idoles au cours des 300 dernières années. Kant opposait la raison et la maturité à la vieille croyance en Dieu et Ludwig Feuerbach voyait dans la religion la projection des désirs humains. Marx décrivait la religion comme l’opium du peuple, Freud décelait dans la foi un fantasme enfantin et Sartre considérait à juste titre la religion comme une menace pour la liberté humaine.

Dès le milieu du XIXème siècle, Marx supposait que la critique de la religion avait déjà été faite et qu’il fallait maintenant faire face à la misère sociale qui entraine le besoin de religion en premier lieu. Il reconnaissait encore le double caractère de la religion : elle constitue une fuite hors de la misère mais aussi une « protestation » contre cette misère.

Mais il ne faut pas surestimer cette protestation, car elle ne peut guère pénétrer les causes réelles de la misère et reste habituellement par son enfermement dans des illusions religieuses une rébellion conformiste.

La révolte conformiste

Toutefois, compte tenu de la position actuelle des Églises chrétiennes, même la critique contemporaine de la religion, qui se concentre essentiellement sur le christianisme, par rapport à ses prédécesseurs des siècles précédents, a toujours quelque chose d’une révolte conformiste de personnes qui évitent la critique sociale radicale et préfèrent se complaire dans des poses accusatrices à l’égard de choses qui sont réglées depuis longtemps.

Alors que Giordano Bruno1 et tous les autres hérétiques ont été brûlés sur le bûcher, les blagues sur le pape aujourd’hui sont aussi subversives que les critiques du capitalisme formulées par les partis au pouvoir.

Il s’agit aujourd’hui, entre autres, d’éliminer enfin les vestiges pré-bourgeois dans le droit bourgeois, c’est-à-dire d’éradiquer les paragraphes sur le blasphème des codes juridiques2 et de faire respecter les normes minimales des Lumières bourgeoises partout où la pratique de la religion viole les libertés individuelles pourtant limitées garanties au moins par les sociétés occidentales suite à l’émancipation partielle vis-à-vis de la terreur morale imposée par le christianisme et du despotisme d’État.

Il est nécessaire de maintenir les conditions d’une réflexion sociale critique – et la critique de la religion devra rester l’une des composantes nécessaires de cette réflexion. Compte tenu des réactions des représentants de la religion islamique en particulier, qui jouissent du soutien ferme des relativistes culturels de toute couleur, face aux critiques de ces dernières années, ces conditions doivent être décrites comme menacées.

Ne laissons pas la critique de l’Islam aux xénophobes

Une grande partie de la gauche laisse la critique de l’Islam, pourtant nécessaire et urgente, à la droite xénophobe au lieu de formuler une critique du conditionnement des humains par l’Islam axée autour d’une émancipation générale et d’une édification éclairée sur soi-même.

Vu sous cet angle, il n’est pas surprenant que, tout comme après l’attentat contre Kurt Westergaard, les médias parlent à leurs lecteurs et téléspectateurs de toute l’Europe de « caricatures controversées » suite au dernier assassinat à Paris sans que pratiquement aucun grand journal ou chaîne de télé n’ose reproduire, par exemple, l’image de Mahomet portant une bombe dans son turban. Après des milliers d’attentats à motivation jihadiste au cours des dernières décennies, cette caricature demeure aussi pertinente que réservée dans sa critique.

Aujourd’hui, il s’agit de défendre les libertés civiles de personnes comme Ayaan Hirsi Ali3, qui a traité le prophète de tyran pervers, d’artistes hip-hop qui qualifient Jésus de bâtard et de gauchistes pop israéliens qui proclament que le Messie ne viendra pas.

La question de savoir pourquoi ces deux derniers groupes doivent vivre avec la critique, l’indignation et, dans le pire des cas, avec des conséquences ridicules sur le plan pénal, comme l’a longtemps fait Manfred Deix4, tandis qu’Ayaan Hirsi Ali est confrontée à des menaces de mort et Kurt Westergaard à des tentatives de meurtre, ne peut s’expliquer que si l’on tente à l’avenir d’aborder les différences décisives entre les religions et leurs fonctions respectives dans les sociétés actuelles.

Et la réaction à l’horrible décapitation d’un professeur parisien à cause de son plaidoyer évident en faveur du b.a.-ba des Lumières ne peut pas se limiter un athéisme de comptoir abstrait pour lequel tout se vaut.

Si les gauchistes et les libéraux, même face à une telle brutalité, ne se sentent pas à l’aise avec une critique cohérente de l’islamisme radical et des éléments de l’islam orthodoxe et conservateur majoritaire qui menacent les acquis émancipateurs des sociétés occidentales, alors les formations politiques anti-cosmopolites continueront à remporter des succès avec leur « critique de l’islam ». Pourtant, en termes d’antisémitisme, de misogynie et d’homophobie, ces derniers se rapprochent beaucoup de l’objet de leur critique contrairement à ce qu’ils cherchent à suggérer

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg

Paru initialement dans la TAZ le 20/10/2020: https://taz.de/Plaedoyer-gegen-abstrakten-Atheismus/!5721820/

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1NDT : Filippo Bruno, dit Giordano Bruno, né en janvier 1548 à Nola en Italie et mort le 17 février 1600 à Rome, était un frère dominicain et philosophe italien. Sur la base des travaux de Nicolas Copernic et Nicolas de Cues, il développa la théorie de l’héliocentrisme et montra, de manière philosophique, la pertinence de la thèse d’un univers infini, qui n’a ni centre ni circonférence, peuplé d’une quantité innombrable d’astres et de mondes identiques au nôtre. Accusé formellement d’athéisme et d’hérésie (particulièrement pour sa théorie de la réincarnation des âmes) par l’Inquisition, d’après ses écrits jugés blasphématoires (où il proclame en outre que Jésus-Christ n’est pas Dieu mais un simple « mage habile », que le Saint-Esprit est l’âme de ce monde, que Satan sera finalement sauvé) et poursuivi pour son intérêt pour la magie, il fut condamné à être brûlé vif au terme de huit années de procès.

2NDT : En Europe, seules l’Allemagne, le Danemark, l’Italie, l’Irlande (jusqu’en 2018) et la Grèce, ont conservé des anciennes lois contre le blasphème qui ne sont cependant pas appliquées, hormis dans la Grèce orthodoxe. Le blasphème n’est réprimé que lorsqu’il trouble l’ordre public ou incite à la haine.

3NDT : Ayaan Hirsi Ali, née le 13 novembre 1969 à Mogadiscio (Somalie), est une femme politique et écrivaine néerlando-américaine d’origine somalienne. Fuyant la Somalie, elle obtient l’asile politique aux Pays-Bas. Elle est élue représentante du royaume à la Seconde Chambre des États généraux de 2003 à 2006, dans laquelle elle siège pour le Parti populaire libéral et démocrate après avoir brièvement adhéré au Parti travailliste de 2001 à 2002. Elle est connue pour son militantisme contre l’excision et ses prises de position sur l’islam, sa religion de naissance qu’elle rejette aujourd’hui. Elle est menacée de mort par Mohammed Bouyeri, assassin du cinéaste Theo van Gogh, notamment à la suite de sa participation au court-métrage Submission du réalisateur dénonçant les violences faites aux femmes dans les pays musulmans.

4NDT : Manfreid Deix (1949-2016) fut un caricaturiste autrichien critique à l’égard de l’Église et de l’extrême droite.

Filed under: Antisémitisme, Facisme & antifascisme, Gauche régressive

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Stephan Grigat, né en 1971, est politiste et essayiste. Ses travaux portent sur le marxisme, la théorie critique, l'histoire des gauches, l'antisémitisme, le conflit israélo-palestinien et l'Iran. Depuis 2017, il est Permanent Fellow au Centre Moses Mendelssohn d'études européennes et juives à Potsdam et Research Fellow à l'Institut Herzl pour l'étude du sionisme et d'histoire à l'Université d'Haifa. Il a notamment publié Fetisch und Freiheit. Über die Rezeption der Marxschen Fetischkritik, die Emanzipation von Staat und Kapital und die Kritik des Antisemitismus, Ça Ira, 2007, un ouvrage portant sur la réception de la critique marxienne du fétichisme, et Die Einsamkeit Israels. Zionismus, die israelische Linke und die iranische Bedrohung, Konkret, 2014, un livre traitant de la mise au ban internationale d'Israël et de la menace iranienne. Il publie régulièrement dans Konkret, Jungle World et d'autres revues et journaux. Il est cofondateur et directeur scientifique de l'association Stop the bomb en Autriche qui milite contre le programme nucléaire iranien.