L’appropriation culturelle ou comment j’ai appris à arrêter de m’inquiéter et à aimer les tresses blondes – Blake Nemo

Une critique du soi-disant problème de l’appropriation culturelle.

Le mouvement pour la justice sociale1 est entré en collision avec la culture dominante. C’est un mouvement qui vise à rendre plus justes les institutions actuelles dans leurs interactions avec les personnes défavorisées, alors que les militants radicaux considèrent ces institutions comme des obstacles à la réalisation de toute égalité réelle. Malgré ses origines assez chaotiques, le mouvement pour la justice sociale a fait connaître de nombreux problèmes légitimes dont le grand public n’aurait pas entendu parler sans lui et qu’on ne peut ignorer. Il essaie souvent de présenter ses griefs avec beaucoup d’émotion et une attitude conflictuelle, pour tenter de donner un semblant de sérieux aux causes défendues. Cependant, comme ses partisans sont limités par la nature réformiste de leur orientation politique, ils voient l’oppression et tentent d’estomper ses effets, plutôt que de l’empêcher. Parfois, le changement qu’ils recherchent et les idées qu’ils développent ou dont ils héritent ne poussent qu’à modifier l’agencement esthétique de l’oppression, le meilleur exemple étant la notion d’appropriation culturelle et ses attributs supposément négatifs.

Premièrement, les partisans du concept d’appropriation culturelle semblent déplacer fréquemment les frontières de ce qui fait parti de l’appropriation culturelle. Selon leurs critères, les personnes blanches portant des tresses d’une part, et les équipes de football ayant des Amérindiens comme mascottes d’autre part, sont des exemples équivalents d’agressions conscientes contre les cultures des minorités. Cela ressemble à une manière vague et opportuniste d’évaluer ce qu’est l’appropriation, et c’est pourquoi je pense qu’il faut sortir rapidement de cette conception. Le mimétisme racial ne peut pas être associé si simplement à l’idée d’un mélange culturel. Les caricatures d’Amérindiens comme mascottes, les personnes portant un Blackface et autres actes de moqueries basées sur l’origine ne constituent pas une appropriation ou un emprunt, ils sont simplement l’étalage du racisme et la manifestation de l’inégalité. Il n’y a de toute évidence rien qui soit pris par la culture dominante dans ces actes, et c’est pourquoi caractériser cela comme une appropriation semble être une manière facile de donner du crédit à ce qu’ils prétendent faire. C’est pourquoi je m’opposerai aux discours fondés sur la notion « problématique » d’appropriation culturelle proposée par la communauté militante de la justice sociale.

Les postulats au cœur de l’idée d’appropriation sont assez confus, car ils s’enracinent dans la croyance en une authenticité culturelle et ethnique. Beaucoup semblent croire qu’une expérience peut être représentée par une seule coiffure ou un seul vêtement. Cela les amène souvent à dire que le fait d’adopter une apparence ou de consommer d’une certaine manière sans avoir une certaine expérience est de mauvais goût. Selon cette règle générale, centrée sur le caractère sacré de l’expérience de l’individu, l’appartenance à une race particulière accorde un droit de propriété sur l’esthétique propre à certaines traditions. Je répondrai que cette position semble ignorer les effets dans le monde réel de la commercialisation et du caractère dérivé de la culture.

Le scénario idéal porté par ceux qui s’opposent à l’intégration culturelle est celui selon lequel des cultures différentes sont représentées seulement par ceux qui prétendent appartenir à ces cultures. Cette représentation peut se faire à travers les vêtements, les coiffures ou la cuisine. En outre, les personnes autorisées à les commercialiser seraient celles appartenant à ces identités. Cela nous amène à la conclusion selon laquelle la lutte pour un capitalisme de type indigène est une réponse appropriée au racisme systémique. L’idée selon laquelle il faudrait soutenir une bourgeoisie plus colorée pour vendre les reliques de la culture est tout à fait erronée, si l’on veut penser une stratégie de démantèlement du racisme. Le principal argument de ceux qui défendent cette stratégie est que les « étrangers » qui utilisent la culture d’un autre rabaissent et déprécient cette culture. Cependant, il n’y a en réalité aucune différence entre la commercialisation d’une culture par un indigène ou un « étranger », et il n’existe aucun argument concret avancé par la communauté de la justice sociale pour expliquer où se situerait la différence. En résumé, les Blancs portant des tatouages tribaux, que ces derniers soient réalisés par un artiste blanc ou par une personne d’origine maorie, font toujours preuve de mauvais goût. Toutefois, la pire conséquence induite par cette idée est la manière dont elle fait office de diversion vis-a-vis d’un problème plus urgent pour les personnes que ces militants essaient de protéger, à savoir la stratification sociale. La communauté des militants de la justice sociale comprend certainement que la disparité des richesses est un problème pour les personnes de couleur, mais leur politique libérale ne les pousse à rien de plus qu’à la simple pitié vis-a-vis des pauvres et à la reconnaissance du privilège des Blancs fortunés. Bien que l’expression « culpabilité blanche » soit largement utilisée par les partisans de l’alt-right, cette notion est peut-être la raison pour laquelle ceux qui demandent justice considèrent l’appropriation culturelle comme un problème majeur du vécu des non-blancs. Ce type de choses arrive quand on ne voit pas la classe comme un facteur majeur de l’inégalité raciale.

L’idée qu’il est mauvais qu’une mode généralement attribuée à une culture non dominante devienne plus largement accessible renvoie à un certaine croyance dans la notion d’authenticité. Il devient de plus en plus clair, à la lecture des remarques des militants de la justice sociale, que l’opposition à l’intégration culturelle (ce qu’on appelle l’appropriation) est en grande partie liée à la colère suscitée par le fait qu’une tendance culturelle ne devienne acceptable qu’une fois qu’elle fait partie de la culture dominante. Ils assistent ainsi essentiellement à un processus naturel se produisant quand différentes cultures partagent un espace. En grandissant noir, un sentiment commun était que « tu savais qu’une mode était morte quand les Blancs commençaient à l’adopter ». Je trouve cela important, c’est un exemple du caractère naturel de cet héritage culturel, ce processus se produit presque de manière automatique. La culture, de par sa nature même, est dérivée. Nombre des incarnations culturelles les plus anciennes auxquelles nous pouvons penser ont elles-mêmes acquis les attributs des cultures moins dominantes qui l’entourent. L’appropriation culturelle en tant qu’agression consciente contre les non-Blancs semble hautement improbable, voire conspirationniste, lorsque l’on considère le phénomène sous un angle historique.

Actuellement, avec le mouvement des militants de la justice sociale, l’indignation se manifeste lorsque les coiffures noires traditionnelles sont « appropriées » par des non-Noirs. Un certain type de réalisme presque racial s’insinue dans ce dialogue, car certains proposent aux Noirs de conserver leur identité en conservant ces traits, considérés comme signifiants dans l’expérience des Noirs. Le regroupement de ceux qui ont vécu une expérience d’oppression est une cause louable, mais il faut bien comprendre que l’introduction de leurs symboles culturels dans les représentations communes n’est pas un aspect de leur oppression. Avec l’émergence de célébrités noires, leur esthétique devient de plus en plus intégrée à la culture dominante en Amérique. L’image noire a été très présente dans la culture populaire américaine pendant suffisamment longtemps pour que la culture dominante reprenne ces caractéristiques. Il faut reconnaître que cela se situe sur un plan différent de celui de la manière dont les Noirs sont considérés et traités par cette culture. La communauté des militants de la justice sociale confond ici certains des liens de causalité, en croyant que si une culture adopte des éléments d’une autre cela devrait obligatoirement se faire dans le respect de la dite culture. Malheureusement, ce n’est pas comme cela que les choses fonctionnent.

Bien que la colère suscitée par l’utilisation de coupes afro par les Blancs vienne d’une mauvaise compréhension de ce phénomène, les Noirs ont droit à la colère face à l’usage stigmatisant de leurs coiffures et de leur esthétique. Le fait d’avoir ses propres coiffures naturelles considérées comme « non professionnelles », puis de voir les Blancs les utiliser sans faire l’objet de remontrances similaires devrait mettre les Noirs en colère, ce qui est généralement le cas des femmes noires. Cependant, la cible doit être l’injustice et le racisme dans le monde du travail, et faire la police en essayant d’empêcher les autres d’imiter les coiffures des Noirs ne mène nul part. Il est déroutant que les personnes qui s’y adonnent ne voient pas les employeurs comme le problème dans ce cas, et préfèrent plutôt poursuivre les célébrités non-noires qui portent des coupes afro. Si le but de votre mouvement est d’essayer de convaincre une adolescente de la famille Kardashian de changer sa position et défendre les droits civiques, alors vous avez quelques problèmes.

Le point culminant de ce que la communauté des militants de la justice sociale considère comme une lutte contre l’appropriation culturelle est un mélange de bonnes intentions et d’indignation gaspillée. Cela semble prolonger la tradition libérale consistant à observer les problèmes tout en refusant de voir les racines sous-jacentes, en préférant un joli vernis à toute forme de résolution du problème. Cela est aussi étroitement lié à la nécessité de revendiquer la fierté nationale ou traditionnelle comme un moyen de lutter contre le racisme et navigue beaucoup trop près du séparatisme. Cette croyance selon laquelle l’oppression des minorités serait affaiblie par un rapprochement avec leur culture méconnaît totalement la manière dont l’assujettissement d’un peuple se produit.

Traduit de l’anglais par Vivian Petit

Publié initialement en 2016 sur le site de la Communist League of Tampa : https://communistleaguetampa.wordpress.com/2016/07/14/cultural-appropriation-or-how-i-learned-to-stop-worrying-and-love-blonde-cornrows/

1 NDLR : Le mouvement pour la justice sociale est l’héritier des luttes progressistes ayant eu lieu aux États-Unis entre les années 1950 et 1970 : mouvement pour les droits civiques, luttes féministes, écologiques, mouvements amérindiens, opposition à la guerre du Vietnam … Il se caractérise entre autres par son réformisme, la centralité qu’il accorde aux luttes langagières et symboliques, notamment sur les campus et les réseaux sociaux, et sa tendance à ne pas prendre en compte le rapport entre les oppressions qu’il combat et la logique du capital.

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