L’antifascisme face au djihadisme – Lothar Galow-Bergemann

Les mouvements et mobilisations antifascistes accordent en France peu d’intérêt aux phénomènes djihadistes. Au sein des discussion antifascistes, la focalisation sur l’instrumentalisation de la question du djihadisme par les discours et dispositifs racistes, l’attention portée à la nécessaire déconstruction de la figure de l’ennemi intérieur musulman et à la place de celle-ci dans la gouvernementalité anti-terroriste laissent peu de place à la réflexion sur la réalité du djihadisme comme fait social et politique. Par ailleurs, la tendance à vouloir identifier dans les groupes sociaux subalternes des sujets révolutionnaires potentiels, combinée à une compréhension instrumentale du fascisme qui appréhende uniquement les mouvements fascistes du point de vue de leur utilité pour la mise en œuvre des projets hégémoniques des classes dominantes, amène l’antifascisme à ignorer le rapport entre fascisme et les tendances autoritaires du sujet du capitalisme en crise ainsi qu’à sous-estimer la propension au fascisme dans l’ensemble de la population, y compris au sein des classes populaires. Le texte de Lothar Galow-Bergemann propose de revenir sur ces angles morts de l’antifascisme en insistant sur la nécessité d’une compréhension et d’une lutte contre le djihadisme sur la base d’une théorisation adéquate du rapport entre fascisme et capitalisme.

Les djihadistes sont des fascistes. L’antifascisme, s’il ne veut pas perdre sa raison d’être, doit les combattre au même titre que les nazis.

À l’été 1935, durant le 7ème (et dernier) congrès de l’Internationale communiste, les communistes durent faire le point sur une lourde défaite. C’est précisément en Allemagne, là où Lénine espérait voir la continuation de la révolution d’octobre, que les communistes avaient failli de manière catastrophique. Les nationaux-socialistes avaient balayé les derniers restes de la démocratie de Weimar et écrasé le mouvement ouvrier. Mis à part quelques petits groupes courageux mais totalement isolés de la population, le « parti de combat de Thälmann1 », qui jusqu’à une date récente n’avait cessé de fanfaronner, n’existait plus dans le pays. Par ailleurs, les Nazis avaient obtenu ce résultat avec le large assentiment « de la classe ouvrière et du peuple » et le soutien que leur apportaient les deux grands amours des communistes augmentait inexorablement. Mais même face à ce désastre, le Komintern s’avérait incapable de se remettre en cause et de poser la question fondamentale du sujet révolutionnaire. À travers la « formule de Dimitrov », nommée ainsi d’après son nouveau secrétaire général, le Komintern définissait le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier2 » et sauvait ainsi sa foi dans la classe ouvrière qui n’y était prétendument pour rien.

L’insistance sur la « ligne de classe » allait à l’encontre de l’expérience historique effective dans la mesure où la grande majorité des allemands ne voyait en rien dans la domination nationale-socialiste une « dictature terroriste » mais bien plutôt la réalisation de ses désirs. Cet entêtement s’explique par l’absence d’une analyse sans complaisance des évènements au profit d’un besoin de se terrer dans un dogmatisme heureux fournissant des réponses simples à des questions compliquées.

ll faut néanmoins reconnaître que les hommes/femmes de 1935 ne pouvaient se douter de l’impensable qui allait se produire au cours des dix années suivantes. L’emploi indistinct du terme « fascisme » pour désigner le national-socialisme peut être excusé rétrospectivement si l’on considère que l’État mussolinien en Italie constituait le plus vieil objet d’étude en la matière et que la Shoah n’avait pas encore eu lieu. On ne peut cependant trouver de circonstances atténuantes au fait de s’accrocher encore aujourd’hui à la « formule de Dimitrov ». Or, deux tiers des allemands ne sont toujours pas immunisés contre le rêve d’un « parti fort, qui incarne la volonté de la communauté populaire (Volksgemeinschaft) dans son ensemble3 ».

Certes, le fascisme entretient un rapport avec le capitalisme mais d’une manière différente que ne le pensent les idéologues du complot. La possibilité du fascisme comme mouvement de masse inter-classiste réside dans le fait que le capitalisme n’est pas une construction dichotomique agencée de la manière suivante : « là haut il y a le capital et ici bas c’est nous ». Le capitalisme constitue un rapport social qui traverse aussi le sujet en tant que tel. Par sa soumission à l’impératif de valorisation, le sujet se prive de sa propre liberté et de son bonheur. Il regarde d’un mauvais œil voire est capable d’haïr jusqu’au sang toute personne qu’il suspecterait de ne pas agir de la sorte. Le sujet du capitalisme est misogyne, homophobe et raciste, il méprise l’individu et la société. Il aspire à la communauté et aux chefs. Il ne désire pas plus, mais moins de liberté que celle donnée par la démocratie bourgeoise. Le collectif fantasmé des bons et honorables s’évertue à réclamer l’exclusion de ceux/celles « qui n’y appartiennent pas » et se complaît fiévreusement dans des rêves de violence. Le sujet capitaliste parvient finalement à ses fins dans la révolte conformiste qu’est l’antisémitisme. Son souhait d’extermination de tous les méchants rendus responsables dans son délire de toutes les humiliations et formes d’abaissement qui le frappent se manifeste. Plus le monde ébranlé par les crises semble incompréhensible et menaçant pour le sujet capitaliste et plus cette constitution basale du sujet s’exprime sur la plan de la politique réelle.

Cela fait bien longtemps que les nazis ne sont plus les seuls à remplir ces critères. Un regard sur les bandes terroristes djihadistes et leurs soutiens fait ressortir des similitudes frappantes : mépris de l’individu, sacrifice pour la communauté, culte de l’« honneur », attrait pour la mort, recrutement des membres des rackets parmi les criminels les plus violents. Les membres de l’État islamique attaquent les Yézidis à coup de machette. Même dans les rues allemandes, comme à Herford, ces derniers se voient ouvertement menacés : « Nous vous tuons en Irak, nous vous tuons ici aussi !4 ». On entend « Mort aux juifs !» lors de manifestations de masse de sympathisants du Hamas. Et la police laisse faire quand elle ne met pas à disposition ses mégaphones comme à Francfort5. Un mouvement antifasciste peut-il se taire face à tout cela ? On ne peut affronter ce problème sur un plan strictement théorique. L’antifascisme combat pour la liberté et la protection des minorités et des individus face à la répression exercée par l’État autant que par le « peuple ». La meute reste la meute, que ses grands-mères soient souabes ou anatoliennes. Un mouvement antifasciste qui prend au sérieux sa propre vocation doit aussi se confronter aux djihadistes. Il est frappant de constater qu’il ne viendrait pas à l’esprit des personnes qui précisément utilisent le concept de fascisme de manière inflationnaire pour qualifier tout ce qu’elles n’aiment pas – tantôt la police, tantôt les États-Unis et bien sûr encore et toujours Israël – comme « fasciste », de désigner ainsi les salafistes, l’État islamique ou le Hamas. Et pourtant l’idéologie et la praxis barbare de ces mouvements les range clairement dans cette catégorie. Les droits et les libertés démocratiques, l’auto-détermination sexuelle, l’émancipation des femmes, la lutte contre l’homophobie  ? Autant de choses en faveur desquelles la gauche devrait pourtant s’engager. Les djihadistes pratiquent exactement le contraire. Et ce, de manière «  terroriste  » pour parler comme Dimitrov.

L’affirmation selon laquelle qualifier ces mouvements de «  fasciste  » revient à déclarer que l’Islam est en soi un fascisme constitue une des pirouettes argumentatives les plus stupides des réactionnaires de gauche. On a pourtant jamais reproché pareille chose à la critique du fascisme clérical6. Et quiconque pense que le fascisme s’explique par les intentions de quelques ultra-riches dominants devraient, d’après sa propre logique, se pencher sur ceux de l’Iran ou de l’État islamique et leurs énormes moyens financiers. La douceur avec laquelle les réactionnaires de gauche traitent les djihadistes trouve son origine dans le recoupement significatif de leur vision du monde : mépris des libertés démocratiques-bourgeoises, pseudo-anticapitalisme tendant à la personnification, ressentiment anti-occidental, haine de l’État juif, fantasmes complotistes en lieu et place d’une analyse critique. L’idée que les antifascistes ne pourraient pas être antisémites relève, au moins depuis la persécution stalinienne des sionistes réels ou avérés7, du domaine des mythes alimentant les mensonges à travers lesquels les réactionnaires de gauche se construisent leur monde simpliste. Et quiconque manifeste aujourd’hui contre les nazis et demain contre Israël se comporte comme un habitant du littoral qui construirait des barrages le dimanche pour les détruire le lundi. Ce qui vaut pour les nazis vaut aussi pour les djihadistes  : moins l’on partagera de points communs avec eux, plus il sera facile de les combattre.

Sur le plan de la pratique antifasciste, une des implications de la formule de Dimitrov serait cependant à préserver sur le principe face à ses propres adeptes : dans une situation où il ne semble pas y avoir de perspective d’un ébranlement fondamental des conditions existantes, les antifascistes doivent au moins faire front face à la terreur des émanations les plus réactionnaires et les plus barbares de la crise. Il s’agit de se battre non seulement pour un minimum de dignité humaine mais aussi pour les conditions minimales afin que l’émancipation puisse triompher malgré tout. Aujourd’hui, la décomposition de l’ordre bourgeois générée par la crise touche aussi de plus en plus ses centres s’accompagnant ici et là d’une érosion de la démocratie et de l’État de droit. Par ailleurs, aucun mouvement politique sérieux visant au dépassement émancipateur du capitalisme ne semble visible à l’horizon. Dans cette conjoncture, la tâche la plus importante d’une intervention politique se battant pour la vie bonne8 consiste alors à mettre un maximum de bâtons dans les roues de la barbarisation galopante.

Le rapport capitaliste pris dans l’approfondissement de la crise de la valorisation ressemble à l’hydre, ce monstre de la mythologie grecque, dont les têtes renaissent continuellement. Seul Hercule arriva à les couper plus rapidement qu’elles ne repoussaient. Après avoir neutralisé toutes les têtes de la bête, il put enfin sectionner la tête centrale du monstre, réputée jusqu’ici immortelle. Moins de têtes les antifascistes prendront en compte, plus ils seront faibles. Plus de têtes ils cibleront dans un même mouvement, plus leur contribution à un monde meilleur sera essentielle.

Bibliographie

Internationale Communiste, « Résolution sur l’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme. Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935 », Les Matérialistes.com, 2017, http://lesmaterialistes.com/resolution-offensive-fascisme-taches-internationale-communiste

Iskandar Katherina & Riebsamen Hans, «  Anti-Israel-Parolen über Lautsprecher verbreitet », faz.net, 14/07/2014, http://www.faz.net/aktuell/rhein-main/demonstration-eskaliert-anti-israel-parolen-ueber-polizeilautsprecher-verbreitet-13044034.html

Reinsch Melanie, « Juden als Projektionsfläche », fr.de, 11/12/2017, http://www.fr.de/politik/antisemitismus-juden-als-projektionsflaeche-a-1405798

Salomoni Antonella, «  State sponsored antisemitism in postwar USSR. Studies and research perspectives  », Quest, Issues in Contemporary Jewish History, Issue 1, 2010, http://www.quest-cdecjournal.it/focus.php?id=212

Schulz Benjamin, «  Deutschlands hässliche Fratze  », spiegel.de, 2016, http://www.spiegel.de/panorama/gesellschaft/rechtsextremismus-studie-die-enthemmte-mitte-a-1097321.html

1 NDT : Ernst Thälmann (1886-1944) était le secrétaire du Parti communiste d’Allemagne de 1925 à 1933 et député au Reichstag de 1924 à 1933. Il mourut assassiné au camp de concentration de Dachau le 18 août 1944.

2 Internationale Communiste, « Résolution sur l’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme. Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935 », Les Matérialistes.com, 2017, http://lesmaterialistes.com/resolution-offensive-fascisme-taches-internationale-communiste .

3 NDT : L’auteur source ce pourcentage en se référant entre parenthèses à une étude de l’université de Leipzig de 2013 que nous n’avons pas réussi à retrouver. Une étude de l’université de Leipzig de 2016 laisse apparaître que 25%, ce qui est déjà très important, des allemands aspirent de nos jours à l’incarnation de la Volksgemeinschaft dans un parti fort. Voir Schulz Benjamin, « Deutschlands hässliche Fratze », spiegel.de, 2016, http://www.spiegel.de/panorama/gesellschaft/rechtsextremismus-studie-die-enthemmte-mitte-a-1097321.html .

4 NDT : Le 06 juillet 2018 à Herford, une manifestation de Yézidis en solidarité avec les Yézidis irakiens persécutés par Daesh est attaquée par des islamistes, majoritairement d’origine tchétchène.

5 NDT : En juillet 2014, des manifestations contre l’opération militaire israélienne à Gaza ont lieu durant lesquelles de nombreux slogans antisémites sont criées. La manifestation du 13 juillet à Francfort se clôt par des actes de violences commis par les manifestants, en partie sympathisants du Hamas. Une policière en charge d’encadrer l’évènement donne alors un mégaphone à un manifestant dans l’espoir d’apaiser la situation. Celui-ci se met cependant à crier des slogans du type « Israël, tueur d’enfants », épisode ayant particulièrement choqué l’opinion publique juive-allemande. Voir Iskandar Katherina & Riebsamen Hans, « Anti-Israel-Parolen über Lautsprecher verbreitet », faz.net, 14/07/2014, http://www.faz.net/aktuell/rhein-main/demonstration-eskaliert-anti-israel-parolen-ueber-polizeilautsprecher-verbreitet-13044034.html . On a aussi entendu de nombreux slogans antisémites criés par des sympathisants du Hamas lors des mobilisations contre la reconnaissance par le président Trump de Jérusalem comme capitale d’Israel en décembre 2017. Voir Reinsch Melanie, « Juden als Projektionsfläche », fr.de, 11/12/2017, http://www.fr.de/politik/antisemitismus-juden-als-projektionsflaeche-a-1405798 .

6 NDT :Le fascisme clérical est un terme apparu dans les années 1920, pour désigner les relations entre le fascisme italien et l’Église. Il désigne une idéologie mêlant la doctrine économique et politique du fascisme à la théologie ou aux traditions religieuses. Plusieurs organisations et mouvements ont été qualifiés de « fascistes-cléricaux », notamment des associations religieuses apportant leur soutien au fascisme, mais également des régimes fascistes faisant jouer un rôle important au clergé.

7 NDT: Sur les persécutions antisémites sous couvert de « lutte contre le sionisme » mises en œuvre par l’URSS après la seconde guerre mondiale voir Salomoni Antonella, « State sponsored antisemitism in postwar USSR. Studies and research perspectives », Quest, Issues in Contemporary Jewish History, Issue 1, 2010, http://www.quest-cdecjournal.it/focus.php?id=212 .

8 NDT : la notion de « vie bonne » permet dans la tradition de la Théorie critique de définir négativement le capitalisme comme ce qui mutile ou empêche la vie bonne de se réaliser. Il s’agit d’une définition générale de la vie émancipée, de la vie avec le moins de malheurs possible.

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg.

Paru initialement dans Jungle World, 21/08/2014,  https://jungle.world/artikel/2014/34/von-moskau-bis-mossul

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