La soupe de Brossat – Ivan Segré

Dans le présent article, Ivan Segré répond aux récentes attaques d’Alain Brossat et de Marianne Van Leeuw Koplewicz l’accusant de « renégation » sioniste.

Le site Lundimatin (LM) a reçu un texte de Marianne Van Leeuw Koplewicz intitulé « Ivan Segré comme passe-partout : une opportunité pour Israël ». LM, pour des raison qui sont les leurs, n’a pas souhaité le publier. Le texte a finalement paru sur un autre site1, accompagné d’une introduction d’Alain Brossat, qui rend raison de cette singulière publicité :

« Nous publions ci-dessous un texte de Marianne Van Leeuw Koplewicz évoquant le parcours de l’intellectuel franco-israélien Ivan Segré et plus particulièrement son bruyant coming out en faveur de l’État d’Israël – ceci à l’issue d’un parcours opposé qui avait fait de lui la mascotte de figures de la scène radicale aussi diverses que le regretté Daniel Bensaïd, Alain Badiou, Eric Hazan, Michel Surya, Frédéric Lordon… Un maître, donc, de l’art du selfie intellectuel en bonne compagnie, avant qu’il ne s’avère expert, tout autant, dans celui du retournement – la profession de foi théâtrale « Je suis sioniste… » de Segré ayant laissé pantois tous ses naïfs protecteurs et exercé, comme toutes les opérations de renégation conduites de main de maître, un effet de trouble et de désorientation dont se frottent encore les mains ceux dont le métier est de faire tourner la machine du soft power en faveur de l’État d’apartheid qui se dit d’Israël. Le parcours même de Segré et l’habileté de la mise en scène de son retournement le désignent distinctement comme un renégat. »

Ayant déclaré, lors d’un « bruyant coming out », que « je suis sioniste », j’aurais, « à l’issue d’un parcours opposé », effectué un virage à 180° et trompé de la sorte un certain nombre de « figures de la scène radicale » dont Bensaïd, Hazan, Badiou, Surya ou Lordon, qui m’auraient d’abord adoubé. Brossat dénonce donc une manipulation, et d’un même pas il prononce la sentence : « un renégat ». Mais quand aurais-je donc opéré ce « retournement » ? Brossat ne le précise pas, mais il juge la chose « tardive » :

« L’opération Segré est, de ce point de vue, tout à fait transparente : dans un contexte où le roi est nu comme jamais, où l’État sioniste est dirigé par une clique hétéroclite de post-fascistes bon teint, où la colonisation de la Cisjordanie se poursuit avec entrain et où les massacres à Gaza rythment les saisons, voici que survient cet angelot qui nous annonce sa conversion au sionisme ; au terme d’une douloureuse méditation il lui serait revenu que le projet sioniste, dans sa pureté native, était bel et bien celui d’un État « judéo-palestinien »… On serait tenté de dire que Segré prend vraiment les gens pour des cons – mais ce serait oublier que ce qui fait le prix inestimable de sa profession de foi tardive, c’est précisément qu’il est censé venir d’ailleurs – en termes de soft power, ça n’a pas de prix, ce genre de retournement. »

Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à l’université Paris 8, où il a dirigé maintes thèses de doctorat, est aussi passé par la LCR, a publié chez Lignes et contribué à LM. On fréquente donc en gros les mêmes bistrots. Et on s’est même serré la pogne en novembre 2016 lors d’un colloque à l’université Paris 7. Mais depuis les choses ont changé, car entretemps serait intervenue une « profession de foi tardive » : ma « conversion au sionisme ». En prenant acte, Brossat conclut :

« Il y a belle lurette que le « compagnon de route » affligé mais lucide de l’Israël « réel », nostalgique de la « belle utopie » sioniste des origines, a vu son fragile esquif se briser sur le rocher du sionisme conquérant, raciste, belliciste. Avec Segré, donc, on ne converse pas, on ne discute pas – on le combat, tout simplement. »

Nulle citation de l’un des nombreux textes que j’ai publiés depuis dix ans ne vient étayer le propos de l’universitaire à mon endroit. Il s’en remet apparemment aux démonstrations de MVLK, qu’il présente comme « proche du PIR ». Lui s’en tient aux conclusions sans les prémisses : « L’opération Segré » est la manipulation d’un petit soldat du « sionisme conquérant, raciste, belliciste » ; il est donc un ennemi qu’on « combat ».

Ce qu’Alain Brossat appelle « l’opération Segré » a cependant une histoire qu’un matérialiste s’efforcera de retracer plutôt que de fantasmer. En guise de « profession de foi tardive », il se trouve que dès ma première intervention publique en septembre 2009, dans l’émission de Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis », où je fus invité à la suite de la parution de mon premier livre La réaction philosémite (Lignes, mai 2009), j’ai déclaré, et ceci dès l’entame de l’émission : « je suis sioniste ». Plus exactement, j’ai prononcé les paroles suivantes, sur France-Inter, à une heure de grande écoute, celle de l’émission regrettée :

« Je suis parti vivre en Israël, j’ai pris la nationalité israélienne, et en ce sens-là je puis dire que je suis un sioniste, puisque si la défense du sionisme a un sens, après tout c’est celui-ci, c’est celui de choisir de vivre en Israël, et je dirai que ce choix ne dépend absolument pas d’une quelconque peur de qui que ce soit en France – j’ai beaucoup de sympathie personnellement pour la communauté maghrébine en France, j’ai beaucoup de sympathie aussi pour beaucoup de progressistes et d’intellectuels en France ; ce qui motive le fait de faire son alya, sa « montée en Israël », c’est qu’on a un certain rapport avec la tradition juive et qu’on pense que l’avenir, l’avenir de cette tradition, du judaïsme, se joue aujourd’hui en Israël, avec toute la complexité de la situation là-bas, évidemment, mais qui est en tout cas porteuse de cet avenir à mon sens et c’est pourquoi j’ai décidé de partir vivre là-bas, et ce qui, soit dit en passant, laisse ouvertes les possibilités d’orientations politiques les plus ouvertes : on peut faire son alya en étant partisan d’un État binational, on peut faire son alya en étant un partisan convaincu de la nécessité d’une souveraineté juive en Palestine.2 »

Si Alain Brossat n’était apparemment pas instruit du fait que je suis sioniste, je puis assurer en revanche que Daniel Bensaïd, directeur de ma thèse de doctorat soutenue en juin 2008, « La réaction philosémite à l’épreuve de l’histoire juive », de même qu’Alain Badiou, président du jury de cette thèse, de même qu’Éric Hazan présent dans le public le jour de la soutenance, de même enfin que Michel Surya, l’éditeur de cette thèse, étaient on ne peut mieux informés, eux. Ils m’auraient donc adoubé en toute connaissance de cause. Mais depuis, c’est vrai, il y a eu des désaccords qui ont conduit à une rupture un peu fracassante, non pas avec Michel Surya, éditeur lucide et cohérent, non plus qu’avec Daniel Bensaïd, qu’il repose en paix, mais avec Éric Hazan et Alain Badiou, entre autres… Quant à Frédéric Lordon, j’ignore pourquoi Brossat veut le mêler à cette histoire. De fait, Lordon ne s’est commis publiquement avec moi qu’à deux reprises, une fois au Lieu-Dit, un café-restaurant du XXe arrondissement de Paris, fin 2015, une autre fois à Sciences-Po Paris, fin 2017, et il ne fut question ni dans un cas ni dans l’autre d’Israël. Mais apparemment, aux yeux de Brossat, le simple fait de débattre publiquement avec Segré de la pluie et du beau temps suffit à vous salir. Voilà qui encouragera les prudents à prendre leur distance, et c’est manifestement l’enjeu de l’opération Brossat. C’est du reste l’argument principal du texte de MVLK, sa première phrase :

« À la veille de publier cette analyse du parcours d’Ivan Segré, je découvre son nouveau texte intitulé sobrement « La religion, la xénophobie et la question sociale » sur le site de Lundi Matin où il trouve un dernier et désormais fragile refuge encore à gauche, depuis que plusieurs voix se sont faites entendre cet été pour que cesse cette collaboration pour beaucoup infamante. »

Si l’enjeu est clair, l’angle d’attaque – Segré serait un « maître, donc, de l’art du selfie intellectuel en bonne compagnie, avant qu’il ne s’avère expert, tout autant, dans celui du retournement » – est toutefois étrange, et d’autant plus étrange que si j’ai d’emblée déclaré, dès septembre 2009, que « je suis sioniste », j’ai en revanche exposé ma position sur la situation israélo-palestinienne bien plus tard, disons à partir de 2014 à l’occasion de deux ouvrages parus aux éditions La Fabrique, où j’y fais incidemment allusion ; puis en 2015, dans L’intellectuel compulsif (Lignes), où je prends la défense de Michel Khleifi et Eyal Sivan, réalisateurs du film Route 181 ; enfin et surtout en avril 2017, puisque c’est dans Les pingouins de l’universel (Lignes) que j’expose clairement et distinctement ma position à ce sujet : je plaide pour un État binational et bi-linguistique israélo-palestinien, et cela « en tant que sioniste », ce qui est une manière de rappeler le fondement du sionisme par-delà les clivages idéologiques et stratégiques qui l’ont traversé : que la Palestine soit une terre d’asile ouverte à l’immigration des Juifs, d’où qu’ils viennent.

Ce qui est allusif dans l’émission de Daniel Mermet diffusée en septembre 2009 (« on peut faire son alya en étant partisan d’un État binational, on peut faire son alya en étant un partisan convaincu de la nécessité d’une souveraineté juive en Palestine »), est ainsi distinctement exposé, et tranché, en avril 2017 : je suis partisan d’un État binational israélo-palestinien, c’est-à-dire d’un État commun du Jourdain à la mer où juifs et palestiniens disposent des mêmes droits, où les lois sont les mêmes pour tous, énoncées en hébreu comme en arabe. Si donc il doit être question d’un brusque « coming out », il ne peut concerner que ma prise de position en faveur d’un État binational et non un sionisme publiquement affirmé dès septembre 2009.

Voilà qui soulève une redoutable question : qu’est-ce que Brossat me reproche soudainement et qui l’autorise à me qualifier de « renégat » ? Il aura sans doute entendu dire que je me déclare « sioniste » et que cette déclaration signale un « virage », un « retournement », une « infamie », etc. Mais s’en tenir à des ouï-dire lorsqu’on se prétend philosophe, c’est tout de même un peu léger. Un « renégat » est quelqu’un qui a renié des engagements, des convictions, des énoncés professés publiquement. Il faudrait donc, au minimum, que ce bon Alain Brossat cite des énoncés contradictoires glanés dans mes écrits, les uns que j’aurais publiés avant le dit « retournement », les autres après. Or, de La réaction philosémite (2009) aux Pingouins de l’universel (2017) en passant par Le manteau de Spinoza (2014), je n’ai pas effectué plus de virage qu’une règle de maçon n’en peut faire, ce qui ne m’empêche pas de me servir aussi d’un compas. Dans La réaction philosémite, par exemple, l’angle d’attaque était le soutien qu’avaient apporté au livre raciste d’Oriana Fallaci (La rage et l’orgueil paru en 2002) des idéologues se réclamant de « la lutte contre l’antisémitisme » et de « la défense du sionisme ». Et il s’agissait alors de mettre au jour, à partir d’un point de vue « sioniste » au sens le plus large, le plus consensuel possible, l’escroquerie xénophobe de cette défense de l’Occident. C’est aussi la raison pour laquelle, dans ce livre, la ligne de démarcation entre « amis » et « ennemis » passe entre BHL et Finkielkraut, le premier ayant magistralement dénoncé la prose raciste de Fallaci, le second l’ayant encensée. Je n’en ai pas moins, à cette époque, put exercer « l’art du selfie intellectuel en bonne compagnie », à croire que Bensaïd, Badiou, Hazan, Surya, etc., ni ne me lisaient, ni ne m’entendaient… Puis, en effet, ce qui nous tenait lieu d’alliance s’est brisé, du moins avec certains d’entre eux.

La brouille avec Hazan se situe entre avril 2016, lorsque parut sur LM mon compte-rendu du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, et novembre 2016, lorsque parut toujours sur LM un article intitulé « Israël : l’impossible boycott », dans lequel je critique un certain nombre de textes relatifs au boycott d’Israël, publiés notamment à La Fabrique.

La brouille avec Badiou se situe approximativement entre novembre 2014 et novembre 2015, et elle fut rendue publique par mes soins via d’abord deux articles parus sur LM courant 2016, « Discussion argumentée avec AB » n°1 et n°2, puis le livre paru chez Lignes en avril 2017, Les pingouins de l’universel, textes auxquels Badiou n’a pas encore répondu… J’ai en outre résumé l’affaire dans un court article paru sur LM en juin 2017 intitulé « 1967-2017 : à mes amis », où j’explique la nature de mon différend avec des « disciples d’Alain Badiou » :

« Pour ma part, l’idée d’un Etat commun du Jourdain à la mer est la suivante : l’égale reconnaissance des noms «  Israël » et « Palestine », « israéliens » et « palestiniens », suppose un État israélo-palestinien assurant des droits égaux à tous ses habitants, et ouvert à l’immigration des Juifs et des Palestiniens ; autrement dit, cela suppose d’étendre aux Palestiniens dispersés dans le monde la « loi du retour » que l’État d’Israël accorde aux juifs dispersés dans le monde. Autrement dit encore : de même que l’État israélien est ouvert à l’immigration des Juifs (et de même qu’un État palestinien serait ouvert à l’immigration des Palestiniens), l’État israélo-palestinien sera ouvert à l’immigration des Juifs et des Palestiniens, des Palestiniens et des Juifs, où qu’ils se trouvent dispersés dans le monde. Mais les disciples d’Alain Badiou, eux, ne l’entendaient pas de cette oreille : le droit au retour des Palestiniens, oui, disaient-ils, le droit au retour des Juifs, non. Autrement dit, l’État commun israélo-palestinien qui supplantera l’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des Palestiniens, fermé à celle des Juifs. »

Ce que Brossat me reproche donc, et qui l’aura autorisé à me qualifier publiquement de « renégat », c’est d’avoir : a) rendu compte du livre de Bouteldja ; b) critiqué un certain nombre de textes relatifs au boycott d’Israël ; c) exposé une conception de l’État binational israélo-palestinien apparemment antagonique avec sa conception du combat pour la Palestine. En résumé, donc, Brossat s’imaginait que j’étais là pour lui servir la soupe que lui sert une « proche du PIR », puis il s’est rendu compte que non, d’où il conclut que je suis un « renégat ».

 

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Ivan Segré, né à Paris en 1973, est un philosophe et talmudiste. Ses travaux portent sur le judaïsme, l’antisémitisme et son instrumentalisation réactionnaire, le sionisme et Spinoza. Il est notamment l’auteur de La Réaction philosémite. La trahison des clercs, (Éditions Lignes, 2009), Qu’appelle-t-on penser Auschwitz, (Éditions Lignes, 2009) et Les Pingouins de l'universel. Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme, (Éditions Lignes, 2017).