Iran : quand Trump a raison pour une fois – Stephan Grigat

Pour la majeure partie de l’opinion libérale et de gauche  européenne, le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 serait le fruit de l’irrationalité supposée de Trump et de sa politique belliciste et constituerait une décision nuisant à la stabilité du Moyen-Orient. Cette position, teintée d’antiaméricanisme, de nationalisme et de patriotisme européen, passe totalement sous silence l’expansionnisme, le militarisme et l’antisémitisme du régime iranien, comme le souligne ce court texte de Stephan Grigat.

En ce qui concerne l’évolution de la politique intérieure, il est vraiment difficile de dire quoi que ce soit de positif sur l’administration américaine actuelle, et l’imprévisibilité du président Trump reste un problème majeur de politique étrangère – y compris au niveau de la politique américaine au Moyen-Orient. La pression croissante exercée par Washington sur le régime iranien au cours des derniers mois constitue, en revanche, une position correcte. L’UE et l’Allemagne devraient s’inspirer de cette politique au lieu de s’en tenir à leur politique de coopération et d’apaisement, fatale et infructueuse, comme l’a fait le ministre des Affaires étrangères allemand Heiko Maas lors de son voyage en Iran en juin 2019.

La résiliation de l’accord nucléaire était nécessaire parce qu’elle n’a pas conduit au démantèlement des armements nucléaires et des missiles de l’Iran mais, au contraire, à leur institutionnalisation. Le programme de missiles des ayatollahs, élément crucial dans leur quête de la technologie de destruction massive, a été exclu de l’accord. Toute l’infrastructure du programme nucléaire est restée intacte : les équipements nucléaires ont été modifiés et soumis à des conditions mais les installations elles-mêmes demeurent en place.

On ne peut absolument pas parler de contrôles « à tout moment et en tout lieu », longtemps considérés comme indispensables par les partisans de l’accord, dans les installations militaires où l’Agence internationale de l’énergie atomique soupçonne que des ogives nucléaires ont été testées. À cet égard, il n’est pas étonnant que le régime soit certifié comme se conformant à l’accord : le Plan d’action global conjoint ouvre la voie à la bombe, plutôt que de la bloquer, en éliminant progressivement, après quelques années, les restrictions déjà totalement insuffisantes.

L’accord était un pari sur l’avenir. Ses partisans espéraient entrainer le régime iranien vers la modération. L’évolution des dernières années a montré que c’est le contraire qui se produit : l’accord encourage le régime à mener une politique étrangère extrêmement agressive, financée par les milliards qu’il a reçus au titre de l’accord.

L’insistance des États-Unis sur la nécessité d’une interdiction totale du Hezbollah en Allemagne est juste, et la classification américaine des Gardiens de la révolution iraniens en tant qu’organisation terroriste en avril se faisait attendre depuis trop longtemps. Elle permet d’agir de manière plus cohérente contre l’expansion régionale du régime, dont l’Europe a jusqu’à présent pris acte avec un haussement d’épaules. La présence militaire accrue des États-Unis dans la région signale aux dirigeants de Téhéran que les attaques de ses milices chiites alliées ne resteront plus sans conséquences.

Les sanctions américaines rendent de plus en plus difficile la poursuite des projets du régime antisémite et misogyne. De grandes fractions de la population iranienne protestent encore et toujours contre la politique des ayatollahs. Cette dernière est rendue explicitement responsable de la misère du pays et non l’Occident que beaucoup souhaiteraient voir soutenir plus systématiquement l’opposition en Iran et en exil.

Le président Hassan Rohani, présenté comme inoffensif en Europe, attaque Israël en le désignant comme un « cancer » et une « tumeur purulente ». Il est le visage amical d’un régime qui s’étend massivement dans la région jusqu’aux frontières d’Israël. Les représentants du régime iranien répètent inlassablement leur objectif de destruction d’Israël en armant les groupes terroristes palestiniens ainsi que le Hezbollah libanais qui, entre-temps, a plus de 100 000 roquettes dirigés vers l’État juif.

Différentes factions existent au sein de la structure du pouvoir iranien depuis 40 ans. Cependant, dans une large mesure, ces factions ne se disputent pas autour des objectifs de la « République islamique » mais sur la manière dont ces derniers peuvent être atteints. Sous Rohani, qui, lorsqu’il a pris ses fonctions en 2013, a été présenté dans la taz comme un « porteur d’espoir barbu au grand cœur », beaucoup plus de gens ont été exécutés que sous son prédécesseur, Ahmadinejad.

Au début de 2019, le ministre iranien des Affaires étrangères Jawad Sarif, présenté de manière innocente comme un « modéré » en Europe, s’est entretenu avec le Hezbollah, le Hamas et le Djihad islamique palestinien à Beyrouth pour une nouvelle action commune.

Si des groupes terroristes soutenus par l’Iran attaquent Israël, l’Europe devra faire preuve de plus que d’une simple solidarité rhétorique. Si l’intervention en faveur de la sécurité d’Israël n’est pas qu’une simple phrase creuse, les États européens et l’Allemagne en particulier, en tant qu’État successeur du national-socialisme, devraient immédiatement imposer de nouvelles sanctions sévères contre ce régime négationniste qui permet au Hamas et au Djihad islamique de s’attaquer à l’État des survivants de la Shoah.

Mais pour que cela se produise, il faudrait que l’UE s’extirpe de la situation de chantage dans laquelle elle s’est retrouvée à travers les négociations sur le programme nucléaire iranien et l’accord sur le nucléaire conclu en 2015. Si les États européens ne veulent pas que les ayatollahs et les Gardiens de la Révolution les poussent plus loin, ils devraient se joindre à la pression exercée sur Téhéran par l’administration américaine au lieu de s’en tenir aveuglément à leur politique de coopération ratée avec Téhéran.

L’idée que l’intégration dans le commerce international aurait un effet modérateur s’est révélée illusoire. Il est donc grand temps que la politique allemande et européenne à l’égard de l’Iran tourne à 180 degrés : plus de soutien au régime et d’avantage de soutien à l’opposition démocratique et laïque en Iran et en exil.

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg.

Publié initialement dans la taz du 16/06/2019, https://taz.de/Debatte-Iranpolitik-der-USA-und-der-EU/!5599086/

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Filed under: Antisémitisme, Impérialisme & anti-impérialisme, Israël et sionisme

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Stephan Grigat, né en 1971, est politiste et essayiste. Ses travaux portent sur le marxisme, la théorie critique, l'histoire des gauches, l'antisémitisme, le conflit israélo-palestinien et l'Iran. Depuis 2017, il est Permanent Fellow au Centre Moses Mendelssohn d'études européennes et juives à Potsdam et Research Fellow à l'Institut Herzl pour l'étude du sionisme et d'histoire à l'Université d'Haifa. Il a notamment publié Fetisch und Freiheit. Über die Rezeption der Marxschen Fetischkritik, die Emanzipation von Staat und Kapital und die Kritik des Antisemitismus, Ça Ira, 2007, un ouvrage portant sur la réception de la critique marxienne du fétichisme, et Die Einsamkeit Israels. Zionismus, die israelische Linke und die iranische Bedrohung, Konkret, 2014, un livre traitant de la mise au ban internationale d'Israël et de la menace iranienne. Il publie régulièrement dans Konkret, Jungle World et d'autres revues et journaux. Il est cofondateur et directeur scientifique de l'association Stop the bomb en Autriche qui milite contre le programme nucléaire iranien.