Gloire de la philosophie. À propos de la trilogie d’Alain Badiou – Ivan Segré

En septembre 2018 est paru L’immanence des vérités. L’être et l’événement, 3 (aux éditions Fayard). Alain Badiou est alors âgé de 81 ans. Nous souhaitons au philosophe de vivre jusqu’à 120 ans, ce qui lui laisse largement le temps de transformer sa philosophie de fond en comble, sans doute. Mais avec ce troisième tome, qui prolonge L’être et l’événement paru trente ans auparavant (1988), ainsi que Logiques des mondes (2006), le lecteur sait d’ores et déjà qu’une philosophie s’est écrite, dont l’importance ira croissante, quel que soit l’imprévisible cours que lui donnera son vivant créateur… De cette philosophie, donc, je voudrais aujourd’hui exposer en quelques mots un enseignement.

La philosophie de l’être et l’événement d’Alain Badiou commence par une affirmation ontologique d’une simplicité abyssale : la science de l’être en tant qu’être, ce sont les mathématiques. S’ensuit qu’à porter son regard sur l’histoire de la métaphysique, les principales orientations ontologiques se recomposent suivant l’importance donnée aux mathématiques : quand Platon, Descartes ou Badiou situent les mathématiques contemporaines au cœur de la pratique philosophique, Aristote, Kant ou Deleuze les relèguent en dehors, ou n’en retiennent guère plus que le pâle «  7+5=12  » de la Critique de la raison pure.

Badiou, à l’école de Platon et de Descartes, a en effet situé les mathématiques contemporaines au cœur de sa pratique philosophique. Il n’a certes pas rendu équivalente l’une et l’autre discipline  : les mathématiques sont une procédure de vérité, pas la philosophie, dont la vocation est de penser, dans des mondes singuliers, les modalités d’existence, d’apparaître et de persistance des vérités scientifiques, artistiques, politiques ou amoureuses (puisque ce sont les quatre procédures de vérité que reconnaît le philosophe). Il y a cependant bien comme une « suture », au moins rétrospective, de la philosophie aux mathématiques, une fois celles-ci déclarées « science de l’être en tant qu’être ». Le philosophe le reconnaît du reste volontiers. Et dans une note de L’être et l’événement, le premier tome de sa trilogie, il donne une raison en quelque sorte historique à ce retour aux mathématiques, lequel doit détrôner, au cœur de la philosophie, la souveraineté de Heidegger :

« L’énoncé « Heidegger est le dernier philosophe universellement reconnaissable » se lit sans oblitérer les faits : l’engagement nazi de Heidegger de 33 à 45, et plus encore son silence obstiné, donc concerté, sur l’extermination des juifs d’Europe. De ce seul point s’infère que même si l’on admet que Heidegger fut le penseur de son temps, il importe au plus haut point de sortir, dans l’éclaircissement de ce qu’ils furent, et de ce temps, et de cette pensée. »1

Il est possible d’appréhender l’essentiel de la philosophie d’Alain Badiou à partir de cette note de bas de page  : réaffirmer le primat platonicien des mathématiques, d’idéale transparence, contre la profération poétique, tel est le chemin par lequel « sortir » de la souveraineté de Heidegger, le philosophe qui un temps, et peut-être longtemps, s’est rallié au nazisme. En destituer la place de « dernier philosophe universellement reconnaissable » est donc une affaire cruciale. L’affaire d’une philosophie contemporaine, précisément.

Certains pourtant reprochent à Badiou de vouloir occuper une place qui, parce qu’elle est celle du « philosophe universellement reconnaissable », ne pourrait que reconduire à un antijudaïsme qui inspira, pour une part certaine, le ralliement de Heidegger au nazisme. Le reproche est-il justifié ? Sa substructure théorique est variable, depuis un postmodernisme inspiré de Lyotard jusqu’aux exercices sophistiques de Jean-Claude Milner au sujet de Spinoza, en passant par les assertions polémiques de Benny Lévy. Ma position à ce sujet est en gros la suivante : dès lors que Badiou produit ses principaux concepts à partir d’une étude des mathématiques contemporaines, soupçonner de reconduire à l’antijudaïsme sa prétention à écrire et enseigner une philosophie « universellement reconnaissable » et lui en faire grief, cela suppose a minima de contester aux mathématiques leur pertinence ontologique. Wittgenstein s’y est employé. Et Badiou lui a répondu. (Voir notamment son opuscule : L’antiphilosophie de Wittgenstein, aux éditions Nous). N’étant pas mathématicien, mon avis sur cette question importe sans doute peu au lecteur. Lui importe en revanche que la question, en termes plus généralement philosophiques, soit clairement posée. Et elle est donc, à mes yeux, la suivante  : affirmer qu’il existe des vérités universelles, notamment mathématiques, cela reconduit-il inexorablement au « silence obstiné » de Heidegger ? Ou est-ce au contraire ce qui permet d’en « sortir » ?

Cela peut paraître abrupte de le formuler ainsi ; c’est pourtant ainsi que la question traverse le champ de la production intellectuelle en Occident, au moins lorsqu’il est question de philosopher « après Auschwitz », et peut-être y compris lorsqu’il est question d’Israël. Et à ce sujet, bien que je ne sois pas mathématicien mais talmudiste, je soutiens que la philosophie d’Alain Badiou est à l’image d’un salut pour les Juifs, par différence avec un « silence obstiné »2. Ou pour le dire autrement, en plongeant intégralement la philosophie dans le bain des mathématiques contemporaines, celle des ensembles infinis, Badiou l’a purifiée, lui restituant sa gloire immanente. Et ne pas le voir serait assurément une bêtise.

Cela ne signifie cependant pas que toutes les prises de position du philosophe sont également redevables de la science de l’être en tant qu’être. Il se peut même que, parfois, humain, trop humain, il défaille. De manière analogue, l’œuvre de Paul Celan a démontré que ce n’est pas la souveraineté de la langue allemande sur le destin sinon de la philosophie, du poème, qui est en cause dans la défaillance de Heidegger, mais l’obstination de l’homme, précisément, à demeurer sourd, aveugle et muet, quitte à sombrer dans la bêtise.

Mais rassurons-nous : il reste au dernier philosophe universellement reconnaissable pas loin d’une trentaine d’années pour clarifier les quelques obscurités qui parsèment encore son œuvre. Gageons qu’il saura donc s’affranchir de son propre silence obstiné3, pour sa gloire.

1 L’être et l’événement, Seuil, 1988, p. 521, note de la page 7.

2 Position que j’ai exposée plus longuement à l’occasion d’un article paru dans la revue Lignes en septembre 2009 : « Controverse sur la question de l’universel. Alain Badiou et Benny Lévy ».

3 Je fais ici allusion à sa prise de position pour un État commun en Israël-Palestine, et à la question qu’elle soulève inévitablement : est-ce qu’Alain Badiou soutient, comme certains de ses proches disciples, qu’un tel État commun du Jourdain à la mer devra être ouvert à l’immigration des Palestiniens, mais fermé à celle des Juifs ? J’interpelle le philosophe à ce sujet depuis janvier 2015 sans obtenir de réponse de sa part, que ce soit à titre public ou privé. Il s’agit donc bien d’un « silence obstiné », et d’autant plus singulier qu’il en va de la portée, cette fois non pas du mot « juif », mais du mot « égalité ». Autrement dit, est-ce que sa prise de position en faveur d’un État commun en « Palestine » a pour ressort un axiome égalitaire ou un singulier désir d’en finir avec un Etat nommé « Israël » ? Voilà qui est susceptible, diront certains, d’éclairer sous un nouveau jour les raisonnements les plus extravagants de Jean-Claude Milner – ce à quoi je réponds donc que ce « silence obstiné, donc concerté », n’est pas redevable de la « science de l’être en tant qu’être » du philosophe Alain Badiou, mais de la part sophistique de son désir.

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Ivan Segré, né à Paris en 1973, est un philosophe et talmudiste. Ses travaux portent sur le judaïsme, l’antisémitisme et son instrumentalisation réactionnaire, le sionisme et Spinoza. Il est notamment l’auteur de La Réaction philosémite. La trahison des clercs, (Éditions Lignes, 2009), Qu’appelle-t-on penser Auschwitz, (Éditions Lignes, 2009) et Les Pingouins de l'universel. Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme, (Éditions Lignes, 2017).