En finir avec le culte de la pauvreté – Bernhard Torsch

La critique de gauche du capitalisme est souvent comprise à tort comme un rejet de la richesse. La gauche est elle-même responsable de ce malentendu.

Parmi les nombreuses légendes autour de Lénine, ma préférée se déroule à peu près comme suit : Lénine tient un discours devant des travailleurs en plein hiver glacial russe. L’agitation finie, un homme grelottant dans sa veste low-cost l’interpelle en criant : « le camarade Lénine a beau jeu de discourir ainsi dans son chaud blouson Stone Island et ses belles sneakers Adidas ! ». Et que répond le sage révolutionnaire ? « Camarade, je ne veux pas m’abaisser à ton niveau, je veux que tu t’élèves au mien ».

Parmi les bêtises les plus stupides, même au regard du contexte allemand, qui furent prononcées et écrites après les manifestations contre le sommet du G20 à Hambourg, on trouve les railleries déversées par certains sur les autonomes qui « portaient des habits de marque », s’étaient choppés un iPhone ou appropriés d’autres biens de luxe. « Regardez comment ces gauchistes radicaux débiles ne cherchent finalement eux aussi qu’à posséder de belles choses, haha ». Il y a peu de choses qui amusent autant le citoyen performant du capitalisme allemand que les personnes critiquant le capitalisme sans avoir abjuré toute richesse matérielle au profit d’un vœu de pauvreté qu’impliquerait supposément leur orientation politique. La gauche est dans une certaine mesure complice de cette conception.

La gauche, la « vraie », n’a jamais désiré la pauvreté pour tous. Elle n’a jamais voulu non plus ce que souhaite Martin Schulz, soit « le dur travail » pour tous1. Elle recherche au contraire une vie aussi bonne que possible pour tous. C’est pourquoi la gauche intelligente ne se désole pas de la mondialisation et de l’automatisation. Au contraire, elle se réjouit autant du sort de chaque personne en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud qui grâce au marché mondial passe de la condition de victime potentielle de la famine à celle de travailleur/travailleuse disposant d’un revenu fixe et d’un frigo rempli que de la perspective de voir de plus en plus de travaux monotones et dangereux réalisés par des machines. Mais contrairement aux libéraux, la gauche ne pense pas que l’intégration du sud global dans les rapports de production mondiaux constitue l’acmé du développement humain et que les travailleurs évincés de leur poste par des logiciels devraient simplement fonder des start-ups ou s’évaporer. Elle salue le progrès dans la production et la technique autant que l’interconnexion globale dans lesquelles elle identifie les conditions de possibilité d’une libération de l’homme de sa misère actuelle et de l’obligation de vendre son temps de vie.

Mais il a toujours existé une autre gauche qui glorifie la pauvreté et érige la souffrance appelée travail au rang de valeur en soi. À partir du constat parfaitement juste que l’espèce humaine sans le travail et le travailleur ne serait au mieux qu’une race de singe parmi tant d’autres, mais que les travailleurs n’en restent pas moins traités comme de la merde dans le capitalisme, le mouvement ouvrier a conclu que quelque chose ne tournait pas rond. Sans travailleur, les capitalistes peuvent regarder rouiller leurs beaux moyens de production, c’est pourquoi le pouvoir véritable résiderait dans les mains des travailleurs.

Le monde du mouvement ouvrier traditionnel c’était l’Europe de l’Ouest, la Grande-Bretagne et les USA. Si l’on brisait le pouvoir des classes dominantes dans ces zones-là, la révolution mondiale serait pratiquement dans la poche. Dans la mesure où la révolution en Europe occidentale n’advint manifestement pas, que l’URSS dut par conséquent mettre en place son misérable socialisme dans un seul pays et que le fascisme fit capoter le plan révolutionnaire, la gauche comprit qu’elle avait manqué une occasion historique. Chez les soviets, on prétendait que la classe ouvrière était au pouvoir, alors qu’on ne faisait qu’user la population dans la grande course au rattrapage industriel, au nom de laquelle on distribuait de jolies médailles aux survivants. Plus tard, on veilla à ce que les travailleurs s’ennuient le plus possible dans la mesure où presque chaque poste était deux voire trois fois sur-occupé en raison du droit au travail. Un concept que la social-démocratie a d’ailleurs redécouvert avec ses absurdes « jobs à 1 euro » et modèles de « travail d’intérêt général ». Plus le pouvoir réel des travailleurs s’éloignait, plus l’on misait sur le culte du prolétaire ainsi que sur une conscience de classe culturalisée et par conséquent fausse.

Ceci a eu pour conséquence grotesque que depuis les années 1960 et 1970 les gauchistes ou les kids pseudo-révolutionnaires des classes supérieures s’évertuent à imiter l’habitus et l’apparence de ce qu’ils tiennent pour « prolétaire ». La pauvreté est romantisée et la propriété tenue pour nocive.

Tandis que des personnes ayant grandi dans la pauvreté sont contentes de pouvoir se payer un appartement après avoir trouvé un travail rémunéré, ceux qui n’ont jamais du partager une chambre avec d’autres par nécessité économique s’amusent à vivre un peu de « socialisme » dans leurs communes. Mais la prétendue bohème, la « récup », le port de vêtements de seconde main et l’incertitude permanente de pouvoir payer sa prochaine facture d’électricité, tout cela perd de son attrait une fois passée la trentaine. Et si l’on fait des enfants que l’on doit éventuellement élever tout seul, l’on comprend rapidement ce que signifie la vraie pauvreté. La rumeur, liée en dernière instance à un abêtissement religieux, selon laquelle le manque matériel serait moralement bon et que la pauvreté constituerait par conséquent une précondition pour se dire vraiment de gauche perdure avec ténacité. Que le caractère proprement hallucinatoire de cette idée, contraire à toute évidence, n’ait pas encore été démasqué s’explique par son utilité dans la justification des rapports d’exploitation du capitalisme tardif.

La requalification de la précarité en liberté, de la pauvreté en noblesse d’âme, de la roue du travail salarié en appareil de fitness convient parfaitement à la classe dominante qui démantèle petit à petit les acquis de l’État social et qui a besoin pour sa production just in time d’une force de travail capable, en l’absence de tout horizon d’une amélioration de son niveau de vie, de supporter l’exploitation et l’auto-exploitation permanentes dans la mesure où celles-ci leur sont vendues comme des perspectives valorisantes. Le caissier de supermarché comme la journaliste free-lance doivent ainsi adopter l’éthos du travail des start-ups: travailler 24h sur 24h pendant quelques années en espérant que Google ou Amazon vous virera ensuite 10 millions de dollars. S’il relève déjà d’une loterie pour un entrepreneur véritable, 19 start-ups sur 20 terminant en end-ups, cet ethos n’est que moquerie pour la travailleuse et la carotte que l’on lui fait miroiter, une illusion.

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg

Initialement paru dans Jungle World, 2017-29, https://jungle.world/artikel/2017/29/wider-den-kult-um-die-armut .

1 Ancien président du parlement européen (2012-2017) , Martin Schulz ( 1955-2017) est président du SPD depuis mars 2017.

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