De la révolte contre Assad à la lutte contre le PKK sous commandement turc. Entretien avec un combattant syrien de l’opération « Source de paix ».

Depuis le 9 octobre 2019, dans le nord de la Syrie, les opérations de l’armée turque et des brigades syriennes qui lui sont alliées visent à mettre un terme à l’expérience politique du Rojava, administration autonome établie par le PYD (branche syrienne du PKK). Craignant des persécutions de la part de l’armée turque et de ses soutiens, de nombreux Kurdes ont fui leurs villes et leurs villages. Parallèlement, le PYD, acculé, a renforcé ses liens avec le régime, dont le retour forme une perspective terrifiante pour celles et ceux qui se sont opposés à la dictature depuis 2011.

En France, l’histoire des brigades syriennes regroupées sous le nom d’ « Armée nationale syrienne » et placées sous commandement turc depuis 2016, est extrêmement méconnue. Il nous faudrait pourtant analyser la manière dont, au fur et à mesure des défaites face au régime et à l’État islamique, une partie des brigades membres de l’Armée syrienne libre ont perdu leur indépendance et été enrôlées par la Turquie dans sa guerre contre les Kurdes. La première de ces opérations sous commandement turc, nommée « Bouclier de l’Euphrate », eut lieu en 2016, lorsque des brigades d’Alep allèrent combattre l’État islamique à Jarablous, pour éviter que la ville ne soit reprise par les FDS et le PYD. Profitant du dégarnissage du front d’Alep, le régime et son allié russe renforçaient alors leurs attaques contre la population, jusqu’à la reprise de la ville à la fin de l’année 2016.

Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec un membre de cette Armée nationale syrienne liée à la Turquie. Il s’agit d’un combattant d’Ahrar al-Charkiya, brigade opérant sous commandement turc depuis 2016, contre l’État islamique, puis contre les forces kurdes. Les membres d’Ahrar al-Charkiya, majoritairement engagés depuis 2011 contre le régime, sont pour la plupart originaires de Deir ez-zor. Après y avoir été défaits face à l’État islamique, ils se sont réfugiés à l’ouest de la Syrie, et se sont alliés à la Turquie pour bénéficier d’une protection, jusqu’à leur participation actuelle à la guerre dans le nord de la Syrie. C’est ce parcours, et ces choix, que nous avons cherché à comprendre.

Bonjour. Merci d’avoir accepté cet entretien en ton nom, de nous faire confiance. Si jamais tu dis quelque chose qu’il ne faut pas retranscrire, comme une indication géographique, il faut le préciser. Même chose si tu changes d’avis sur le fait de donner ton nom.

Bonjour, enchanté. S’il y a une question à laquelle je ne peux pas répondre je ne répondrai pas.

Pour commencer, peux-tu te présenter, et nous raconter tes premiers engagements dans la révolution syrienne ?

Je suis comme tous les mecs de ma ville, Deir-ez-zor. On a commencé à manifester en 2011 pour revendiquer nos droits, et changer les lois pour être plus libres. Rapidement, le régime nous a réprimé, a répondu en tirant à balles réelles sur les manifestations. Il y avait de nombreux morts et du sang partout. Puis, ça a été les bombardements sur nos familles. Et on ne pouvait évidemment pas rester à regarder passivement. Il était aussi évident pour nous que seule une famille, la famille Assad, gérait la Syrie, comme si le pays leur appartenait. Toute la richesse du pays, tout le pouvoir, tout est capté par cette famille. Ce n’est pas comme en France et dans d’autres pays. C’est pour cela que je me suis engagé, que j’ai pris les armes, au sein d’Ahrar al-Charqiya, qui a fait partie de l’Armée Syrienne Libre, et fait maintenant partie de l’Armée nationale syrienne [NDLR : liée à la Turquie]. J’ai été blessé plusieurs fois. Mais hamdullilah (grâce à Dieu) je suis toujours en vie. J’ai participé à l’opération « Source de paix ». Je viens de rentrer chez moi, et d’autres combattants ont pris la relève. Je suis actuellement à Al-Bab, au nord d’Alep.

Peux-tu nous raconter le fait de passer du statut de manifestant à celui de combattant ? Était-ce des décisions prises collectivement par des groupes d’amis, par un ensemble de manifestants qui se concertaient, ou une addition de décisions individuelles ?

Notre groupe est dans la lutte armée contre le régime depuis 2012. On s’est constitués par une série de décisions individuelles, face à la situation. Chacun a décidé de prendre les armes, et on s’est ensuite trouvés.

Et comment s’effectuait le choix de rejoindre telle ou telle brigade ? Dans la mesure où les brigades ont des colorations politiques et religieuses différentes, est-ce que vous choisissiez celle qui correspondait le plus à vos idées ?

Le choix était surtout lié aux liens créés dans une ville. On venait de Deir ez-zor, et on a choisi un homme d’expérience pour être à notre tête, qu’on connaissait bien, et qui connaissait bien la région, jusqu’à nous retrouver tous avec lui. Notre groupe a pour leader Abou Hatim Shaqra, qu’on connaît depuis longtemps, qui connaît bien Deir ez-zor, et connaissait chacun d’entre nous.

Mais en France on voit souvent les brigades en fonction de leur étiquetage, telle brigade est vue comme une brigade islamiste, telle autre comme une brigade salafiste plus radicale, etc. Est-ce que le choix se faisait aussi en fonction de cela, de ce que vous pensiez et ce dans quoi vous vous reconnaissiez ?

Non, c’était surtout lié aux liens entre les gens, à la confiance dans ceux qu’on connaissait et qui nous connaissaient, on venait tous de la même ville. Ce n’était pas lié à une vision islamiste ou salafiste. Cela dit, on est tous musulmans. Mais ça n’a rien à voir avec l’Islam auquel tu sembles penser. On a par exemple combattu Daech pendant des années. On a perdu des soldats contre Daech, et Daech a aussi perdu des soldats en combattant contre nous. Être musulman et combattre ne signifie pas qu’on doit être défini comme djihadiste, ni qu’on serait assimilable à Daech.

Tu n’es donc pas d’accord avec ce qui est dit dans les médias français, à propos du fait que ceux qui se battent actuellement avec la Turquie contre le PKK seraient pour beaucoup d’anciens membres de Daech et d’Al-Qaïda …

Ils disent cela, mais je suis actuellement dans la ville d’Al-Bab, où Daech a été présent, et c’est nous qui l’avons délogé. Ils se sont imposés, ont réquisitionné des maisons et des bureaux, tué de nombreuses personnes. Ici comme à Jarablous, c’est nous qui avons combattu et délogé Daech. Alors comment peut-on nous accuser d’être issus de Daech, alors qu’on a libéré la ville de Daech, avec le soutien de la Turquie ? Le PKK nous a aussi attaqué en 2016 et bloquait la route entre Idlib et Azaz. Ils ne laissaient pas les combattants se regrouper pour se battre contre Daech. On s’est alors battus en même temps contre Daech et contre le PKK. Mais hamdullilah, on a libéré ces ville de Daech fin 2016, puis on a combattu contre le PKK et repris Afrin. Tout cela avec le soutien de la Turquie, le seul pays qui nous a aidé finalement. Le seul pays aussi à nous avoir soutenu dans notre combat contre Daech.

Quand a commencé ce soutien de la Turquie ?

Depuis juillet 2016. La Turquie nous a soutenus parce que Daech était fort, et passait vers l’Europe via la Turquie. Le soutien est logistique, par la livraison de talkie-walkies, de tanks, de voitures, l’objectif était de couper cette route vers l’Europe, passant par la Turquie. Nous avons fermé ce passage.

Je suppose que la Turquie vous paye aussi pour combattre …

150 dollars par mois. [NDLR : En dehors de l’opération « Source de paix » menée sous patronage turc, le salaire de ces combattants soutenus par la Turquie est de 50 dollars par mois. Ces 150 dollars par mois représentent l’équivalent du salaire d’un professeur dans les zones gérées par le PYD. Dans les territoires administrées par le régime, le salaire d’un professeur est de 75 dollars par mois.].

C’est aussi ce salaire qui motive votre engagement ?

Non. 150 dollars par mois c’est très peu, ce n’est même pas suffisant pour acheter nos cigarettes … [NDLR : le prix d’un paquet de cigarettes tourne autour de 1 dollar]

Et qui soutenait votre brigade avant, au début de l’Armée Syrienne Libre ?

Le Qatar et l’Arabie saoudite. Puis ils ont coupé leur soutien. Il ne restait que Dieu et la Turquie.

Et quelles sont les contreparties quand on est soutenu par un État ? Est-ce qu’ils vous donnent des ordres ou exercent une pression pour aller combattre à un endroit plutôt qu’à un autre ?

Il y a évidemment des contreparties. Il faut qu’un État ait des intérêts à nous soutenir. On sait très bien que si la Turquie nous soutient c’est parce qu’elle y a intérêt, on en est conscients.

Et donc, quand en 2018, plusieurs brigades de l’Armée Syrienne Libre, dont la tienne, Ahrar al-Charqiya, ont intégré l’Armée nationale syrienne, sous le patronage direct de la Turquie, qu’est ce qui a motivé votre décision ?

On n’avait plus le choix. La Turquie est le seul pays, un pays musulman, même pas arabe, qui ne nous a pas lâchés. Ils n’ont pas abandonné les blessés, ils les ont soignés, ils ont accueilli nos familles, nous ont aidés, nous ont donné des papiers.

Il y a tout de même des groupes soutenus et protégés par la Turquie, comme certains de l’Armée Syrienne Libre (ASL), qui sont à Idlib, mais qui ne font pas partie de l’Armée nationale syrienne, et qui n’ont pas participé aux opérations dans le nord de la Syrie [aussi appelé « Rojava » ou « Kurdistan syrien »] …

C’est vrai, une partie de ceux qui n’ont pas rejoint l’Armée nationale syrienne sont aussi protégés par la Turquie, notamment par des bases et des checkpoints turcs, mais ils ne veulent pas être déplacés ni être plus directement liés à la Turquie, pour éviter que l’État turc négocie leur sort avec le régime. Mais nous qui n’étions pas à Idlib, on avait besoin d’un allié fort pour nous protéger, et besoin de trouver un intérêt commun entre l’État turc et nous.

En France, y compris dans les milieux soutenant la révolution syrienne, de nombreuses personnes étaient choquées en 2018 de l’attaque d’Afrin [ville du Rojava alors administrée par le PYD] par des rebelles syriens et l’armée turque, au moment du siège de la Ghouta [enclave rebelle à l’est de Damas, de 2012 à 2018] par le régime …

La Ghouta était trop éloignée de nous, c’est à plusieurs centaines de kilomètres, et le régime était partout. Comme tu le dis, la Ghouta était assiégée, en quatre points, il n’était donc pas possible de nous y rendre. Des combattants de l’ASL qui en étaient moins éloignés s’y sont rendus, mais la chute de la Ghouta n’est pas liée à un manque d’hommes. La Ghouta a été bombardée par la Russie, par le régime, avec des armes chimiques. Ils sont militairement plus forts que nous, et on n’avait pas la force d’aller là-bas pour repousser le régime. Par ailleurs, la Ghouta n’est pas tombée à cause d’un manque de combattants, mais à cause des bombardements, et notamment sur les civils. Je suis un combattant, je vais sûrement mourir, je le sais, et ce n’est pas grave. Mais à Idlib, les civils, des familles entières, étaient bombardés, notamment avec des armes chimiques. Les combattants n’ont pas eu d’autre choix que d’accepter la trêve et de se redéployer au nord de la Syrie, à cause des bombardements chimiques sur les populations. La Turquie nous a protégés suite aux bombardements et aux attaques chimiques. Le régime ne peut pas se permettre de bombarder la frontière turque, c’est ce qui nous protège. S’il n’y avait pas la Turquie on ne serait plus là.

Peux-tu nous en dire plus à propos de la conduite des opérations de ces dernières semaines, lors de l’offensive dans le nord de la Syrie contre le PYD/PKK ? Notamment sur la manière dont étaient prises les décisions. Est-ce que vous aviez une marge de manœuvre dans les décisions à propos des batailles auxquelles vous participiez, ou est-ce que tout était décidé par l’État turc ?

C’est nous qui décidions. On informait la Turquie du fait qu’on voulait attaquer tel ou tel endroit, surtout des zones arabes occupées par le PKK, où les familles arabes avaient été massacrées par le PKK. Le PKK commet des massacres d’arabes. Par exemple il y a trois jours [l’entretien a été enregistré le 2 novembre 2019], le PKK a fait exploser une voiture à Afrin, il y a eu 25 morts sur le marché. Aujourd’hui, il y a trois heures, à Tel Abyad, le PKK a fait exploser une voiture piégée dans une zone habitée par des des civils. Ils ne l’ont pas envoyée sur nous, mais sur des civils, et ils ont tué des enfants. [NDLR : Le PYD/PKK est en effet accusé d’être le responsable de ces deux attentats, ce qu’il dément catégoriquement, en retournant l’accusation contre les services secrets turcs. Les organisations syriennes de défense des droits humains affirment qu’il n’y a pour l’heure aucune preuve suffisante pour valider ou infirmer ces différentes accusations]

Tu dis que ce sont les brigades syriennes qui prenaient leurs propres décisions, et pas la Turquie ? Il y avait pourtant aussi l’armée turque dans les opérations …

Oui, c’est nous qui décidions. On demandait à la Turquie de prendre telle ville ou tel village, car nos zones sont surpeuplées, suite aux déplacements de populations. On a besoin d’avoir des quartiers d’habitation. Et je tiens à préciser que notre problème n’est pas avec les Kurdes, mais avec le PKK. Les Kurdes sont nos frères. Des Kurdes se battent avec nous contre le PKK.

Dans ta brigade, ou dans d’autres ?

Avec nous et dans différentes brigades. Le PKK ne représente pas les Kurdes. Le PKK n’est pas soutenu ici, les leaders du PKK ne viennent pas d’ici, mais des montagnes de Qandil. Comme Daech, dont les leaders ne venaient pas d’ici.

Mais l’armée turque a aussi ses propres intérêts, et décide aussi de l’agenda des opérations …

Bien sûr. Ils ont des intérêts, et nous avons des intérêts communs. La Turquie est un pays qui ne nous a pas laissé tomber, par exemple en hospitalisant nos blessés.

Mais c’est aussi parce vous opérez avec l’armée turque que de nombreux Kurdes vous craignent et sont opposés à vous. Dans son histoire, l’armée turque s’en est souvent pris aux Kurdes de manière indifférenciée. Erdogan a par ailleurs dit la semaine dernière que le nord de la Syrie n’était pas adapté au « mode de vie kurde ». Cette déclaration vise l’ensemble de la population kurde, pas seulement le PKK …

C’est n’importe quoi. On n’acceptera jamais cela, ce rejet des Kurdes. Même s’il dit cela, on ne refusera jamais la présence des Kurdes. Un Kurde habite en bas de chez moi, il me ramène de l’huile d’olive, on passe des soirées ensemble. Un de mes amis s’est marié il y a peu avec une femme kurde. Pour nous, les Kurdes sont des Syriens, et ils peuvent être des amis, il n’y a aucune raison de les rejeter.

Mais c’est tout de même le but affirmé par Erdogan.

Je ne sais pas ce qu’il a dit, il voulait peut-être parler du PKK …

Non, il a parlé de la population, du « mode de vie des Kurdes ».

Si c’est ce qu’il défend on n’acceptera jamais cela.

Mais des Kurdes fuient du nord de la Syrie parce qu’ils craignent l’armée turque …

Si des personnes s’enfuient c’est parce que des membres de leur famille sont avec le PKK ou avec Assad, et que leurs enfants se battent avec Assad et contre nous. Il faut par ailleurs savoir que le PKK a forcé des personnes, notamment des femmes et des enfants, à se battre avec eux, comme Daech.

Tu dis que seuls les membres du PKK ont peur de l’armée turque, mais au Kurdistan turc, de nombreux civils kurdes ont été pris pour cible par l’armée, parfois parce qu’ils parlaient leur langue ou la défendaient, parfois parce qu’ils étaient membres d’associations kurdes, c’est la société civile kurde dans son ensemble qui est ciblée par l’État turc … L’armée turque a la réputation de commettre ce type d’actes visant la masse des Kurdes et pas seulement contre les combattants du PKK …

Peut-être que des personnes qui ne sont pas assez socialisées ou pas assez informées ont peur parce qu’elles sont persuadées que nous sommes contre elles, mais ce n’est pas le cas. Des civils kurdes nous disent qu’ils nous soutiennent, qu’ils savent que nous sommes sincères avec eux et que nous ne leurs sommes pas hostiles.

Tu ne penses pas qu’ils disent cela parce qu’ils ont peur ?

Non, ça se voit qu’ils n’ont pas peur, ils n’ont rien fait de mal, ils n’ont pas de raison d’avoir peur. Mais si quelqu’un fait partie de ce truc [le PKK] et nous le cache, c’est évident qu’il aura finalement peur et fuira.

Quand tu désignes les ennemis comme « le PKK » ou « les gens du PKK », c’est uniquement les combattants ou c’est plus large ? Parce que le PYD/PKK a mis en place une administration au Rojava, énormément de personnes travaillaient dans ces administrations, et il y a par ailleurs beaucoup d’associations civiles liées au PYD/PKK …

Je parle des combattants du PKK. On n’a rien contre les personnes qui sont sous le contrôle du PKK, qu’elles soient Kurdes ou Arabes. Notre problème est avec les combattants, et surtout avec leurs chefs venus des montagnes de Qandil. Par exemple le conseil local mis en place à Afrin existe encore. Il y a aussi une organisation qui s’appelle Bahar, qui existe toujours.

À Afrin, il y a pourtant de nombreux témoignages disant que les brigades de l’Armée nationale syrienne, et notamment Ahrar al-Charqiya, terrifient la population, rackettent des commerçants, ont apposé des affiches disant aux femmes de porter le niqab, saccagé des magasins parce qu’ils vendaient de l’alcool …1

Oui, on a interdit l’alcool dans la ville. Trop de combattants boivent, et si tu prends une balle alors que tu es alcoolisé les risques de mourir sont plus élevés. Sur la question des affiches faisant la promotion du hijab et du niqab, il s’agissait d’initiatives individuelles [NDLR : elles ont en réalité été réalisées en lien avec une organisation salafiste basée à Idlib, Markaz Idha’aat]. Il y a en effet des hommes qui préfèrent que les femmes soient voilées, mais on n’a jamais forcé qui que ce soit. On est dans une guerre, des hommes peuvent être excités en voyant les femmes … Mais on n’a jamais obligé les femmes à se voiler, il y a encore des femmes à Afrin qui ne portent pas le voile, et on ne les obligera pas à le porter. Oui, il y a eu des pillages de magasin ou des rackets de commerçants. C’est une guerre. Il y a souvent des choses comme cela dans des contextes de guerre. Ce n’est pas nous, mais oui, des hommes ont fait ça. Mais je me demande pourquoi on insiste là dessus quand on parle de nous, plutôt que de parler des massacres, des crimes du régime, de la Russie, de l’Iran, et même du PKK. J’ai un ami à Afrin qui a été forcé par le PKK à vendre sa terre parce qu’elle était bien placée, et que de nombreux oliviers étaient situés sur ses terres. Pourquoi on ne parle pas de cela, mais seulement du fait que des combattants ont volé dans des magasins ? Il y a bien sûr des vols, mais on a tout fait pour mettre fin à cela.

Et quel est le bilan que tu tires de l’opération « Source de paix » ? On peut constater que vous avez battu le PKK à certains endroits, mais l’opération à laquelle vous avez participé a aussi poussé le PKK à remettre des territoires au régime … Assad semble renforcé, et les troupes russes sont de retour dans le nord de la Syrie …

L’opération n’est pas terminée. La remise des territoires est liée au contexte. Nous ne pouvons pas nous battre seuls, et nous avons besoin du soutien de la Turquie. C’est la même chose pour le PKK, qui ne peut pas se battre seul, et a négocié avec le régime, en fonction d’intérêts communs. On est allié à la Turquie, mais notre but est de nous battre contre le régime. On a été bloqué par Daech, par le PKK. Notre ennemi principal est le régime, et on a été retardés par les combats contre Daech et le PKK.

En quoi le PKK vous empêchait physiquement de combattre le régime ?

Par exemple à la fin 2016, le PKK bloquait la route entre Azaz et Idlib. On ne pouvait pas joindre les autres groupes rebelles d’Idlib ou du nord d’Alep, ni les ravitailler, parce que le PKK bloquait la route. C’est un exemple.

Et quels sont vos prochains objectifs ?

Je ne peux pas parler de cela, je suis un combattant, ce n’est pas moi qui vais décider, ni qui peux parler de cela. Mais en tant que combattant, j’attends de me battre contre le régime, insh’Allah. C’est ce qu’on attend depuis longtemps.

Mais le régime semble renforcé, dans la mesure où le PKK en est plus proche maintenant suite à cette opération, et que la Russie est revenue dans le jeu suite aux négociations avec Erdogan.

Non. On est en contact avec des combattants qui ont rejoint les Forces Démocratiques Syriennes et se sont battus avec le PKK. Beaucoup sont issus de l’ASL, et ont été obligés de s’allier avec le PKK contre Daech. Mais beaucoup pensent maintenant que le PKK c’est un peu comme Daech. On n’est pas contre les groupes qui se sont battus avec le PKK, on est contre les chefs du PKK. Qui s’est battu contre Daech et a repris les dernières régions de Daech ? Majoritairement des combattants arabes, qui étaient avec l’ASL. On n’est pas contre les FDS en tant que tels. Et on n’est pas non plus hostiles aux Kurdes, même si tu dois le penser car il y a toute une propagande contre nous. Mais je vis avec des Kurdes, il y a des Kurdes avec nous.

L’Armée nationale syrienne et ta brigade sont tout de même accusées de crimes de guerre, de prendre pour cible des civils, et d’avoir exécuté une femme politique, Hevrin Khalaf …2

J’attends depuis tout à l’heure que tu me parles de cela. Dans le quartier où Hevrin Khalaf a été tuée, selon les témoins, quand les combattants sont arrivés sur la route entre Ras-al-aïn et Tel Abyad, Hevrin Khalaf était dans une voiture blindée. Les combattants ont voulu l’arrêter au checkpoint, ce qui est normal. Hevrin Khalaf et ses camarades ont tiré de la voiture, et on ne savait pas qui était dedans. Il y avait des blessés de notre côté, on était en droit de répondre. Il y avait des combattants armés de kalachnikovs avec Hevrin Khalaf, ce qui dépasse la simple protection de cette voiture. Elle est morte comme cela, et on ne savait pas qui était dedans. Il faut aussi savoir qu’il y avait des sacs d’argent dans cette voiture … On a vu un gang prêt à s’enfuir. Et personne n’a touché la deuxième voiture, qui était avec elle, parce que cette voiture s’est arrêtée.

Il n’y a pas que des échanges de coups de feu, il y a tout de même une vidéo d’exécution a posteriori, de personnes désarmées …3

Il y a des vidéos de cela ?

Oui, des vidéos ont été publiées sur les réseaux sociaux.

On n’a pas exécuté les personnes désarmées. Les deux garde du corps arrêtés ont été remis à la Turquie.

Pourtant, Ziad Al-Khalaf, l’un de vos leaders, a reconnu les exécutions sommaires dont je te parle. Dans le journal Le Monde, un journal français renommé, il a dit que c’était inacceptable, et que les auteurs avaient été arrêtés …4

Personne ne peut parler s’il n’était pas sur place. Des hommes ont été tués car c’était une bataille, et d’autres ont été remis à la Turquie.

Il y a des vidéos d’exécutions sommaires au bord de la route, de personnes désarmées, et l’un des chefs de ta brigade reconnaît ces exécutions sommaires de personnes désarmées, en affirmant que les auteurs ont été arrêtés …

Ils ont tiré vers nous, et on a tiré en réponse. Oui, des hommes de notre brigade ont été arrêtés et interrogés. Mais ils vont sortir, on sait très bien ce qu’il s’est passé. On peut aussi parler du journaliste qui nous suit, qui est traité de terroriste par le PKK. Un reporter de guerre, Alhareth Rabah [NDLR : qui suit les opérations pour le compte d’Ahrar al-Charkiya, et a notamment filmé cette confrontation et ces exécutions]. Je vous jure, je vous jure qu’il n’a pas d’arme, à part un pistolet pour le protéger, comme toute personne ici, en situation de guerre. Il le garde chez lui, au cas où il serait attaqué. Il sort désarmé quand il va dans la rue, sa seule arme est sa caméra. Vous, les journalistes français, vous êtes protégés, vous n’êtes pas considérés comme des terroristes. Pourquoi est-ce que les reporters de guerre syriens qui nous suivent sont considérés comme des terroristes ? J’ai accepté ta demande d’interview. Je te demande de mettre cela dans la retranscription de l’entretien. On veut la liberté. C’est important qu’on ne puisse pas qualifier les journalistes de terroristes.

Ce journaliste, Alhareth Rabah, a été arrêté ou tué ?

Non, mais la propagande du PKK le présente comme un terroriste.

Revenons en au lien avec la Turquie. Penses-tu qu’après avoir soutenu votre combat contre le PKK la Turquie va vous soutenir contre le régime ?

Je vais te répondre sincèrement. Non.

Pourquoi cela ?

Parce que leur but principal était de battre le PKK, et que l’objectif va être atteint.

On peut laisser cela dans la retranscription de l’entretien ?

Si vous le laissez, alors ne mettez pas mon nom.

C’est en effet plus intéressant de garder cette réponse, quitte à anonymiser …

Je ne peux pas publiquement critiquer la Turquie, dont on dépend. Mais oui, laisse cette réponse. Je ne pense pas qu’ils continueront à nous soutenir.

Veux-tu ajouter une dernière chose ?

Oui, vous demander de montrer la réalité, le fait qu’on n’est pas contre les Kurdes. Et … Tu ne mettras pas mon nom, d’accord ?

Non, évidemment. Je vais aussi supprimer les différents éléments qui permettraient de t’identifier.

Je t’ai répondu sincèrement, je t’ai dit ce qu’il y avait au fond de moi. Ne pense pas qu’on va bien. On se bat depuis huit ans, on est fatigués, et on va mal. On est face au régime, et en plus on s’est fait niquer par Daech et le PKK. Et je ne pense pas que la Turquie continuera à nous soutenir.

Merci beaucoup pour cet entretien.

Merci beaucoup à toi, tu m’as écouté. Sache qu’on veut juste rentrer dans nos villes et nos villages. On veut une Syrie sans Bachar Al-Assad, la Syrie pour tout le monde, la liberté pour tous, et la liberté d’expression.