De la projection de la faute. Contre l’anticapitalisme régressif – Gernot Gellwitz

Tout critique de la valorisation capitaliste n’est pas émancipatrice. On désigne la critique réactionnaire par l’expression « anticapitalisme régressif » afin de la différencier de la critique émancipatrice. Historiquement et actuellement négligée à gauche, cette différence n’est souvent pas thématisée. De la même manière que la gauche ne tient pas compte du fait que le national-socialisme fut également anticapitaliste, elle ignore les différences entre une critique régressive de la société bourgeoise et une critique ayant pour fondement les acquis des Lumières et de la démocratie bourgeoise. Dans la lutte contre l’individualisme, l’auto-détermination, la décadence occidentale et le capital financier, on ne se rend pas compte à quel point les schémas argumentatifs déployés ressemblent à ceux des nazis et des islamistes.

Le capitalisme se caractérise par la domination de contraintes impersonnelles et abstraites. La logique tronquée de l’anticapitalisme régressif rend cependant coupable certains groupes ou acteurs/actrices individuel-les des problèmes de la société. Le capital financier constitue un élément central de cette critique. Le national-socialisme distinguait le « capital productif » du « capital parasitaire ». Pendant que le « capital productif » vertueux agissait supposément pour le bien-être du peuple et de la patrie, on reprochait au « capital parasitaire » d’obéir à des motifs égoïstes et d’oeuvrer à la dissolution sociale. Toute critique des banques et de la bourse n’est pas antisémite mais, précisément du fait de la personnification des contraintes capitalistes qui s’exprime par exemple dans la dénonciation des « requins »1, elle encourt toujours le risque de devenir antisémite ou de s’approprier des éléments de l’antisémitisme. Par ailleurs, les acteurs incriminés, à l’image d’Alan Greenspan2, souvent stigmatisé en tant que (principal) responsable de la crise économique, ne sont pas toujours nommés directement dans ce type de critique. Souvent, le seul fait de fantasmer autour d’un groupe, par exemple, les spéculateurs, suffit pour impliquer que ce dernier tient le destin du monde entre ses mains. Avec cet exemple, on oublie précisément que toute personne juridique ou privée qui échange – pas forcément en bourse – s’adonne à la spéculation. En termes de pourcentage, les plus gros groupes spéculatifs sont ainsi les fonds de pension. En Allemagne également, ces derniers ont connu la croissance la plus en importante grâce à l’introduction de la retraite dite Riester3, soit une assurance-retraite par capitulation impliquant que chacun spécule sur le profit de son propre fond de pension et participe ainsi au cycle capitaliste.

Par opposition avec ces acteurs abstraits, on cherche alors à revenir à des valeurs plus productives et terre-à-terre. Le travail, par delà sa fonction effective, soit l’obtention d’un salaire, se voit valorisé et stylisé comme but en soi. Ainsi, à travers l’opposition aux spéculateurs qui ne produiraient pas de valeur sociale, un sentiment d’appartenance à un nous collectif peut émerger. C’est ainsi que les humains s’identifient à leur travail plutôt qu’à leurs différences et préférences individuelles. Une telle critique qui essaye d’« assainir » le capitalisme, passant à côté de ses problèmes fondamentaux, s’avère incapable de le dépasser dans un sens émancipateur.

Paru initialement sur gruene-jugend.de

Traduit de l’allemand par Memphis Krickeberg

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1 NDT : Nous avons choisi de traduire « Heuschreken » (« sauterelles ») par « requins » ici. Les sauterelles occupent une place de premier choix dans le bestiaire allemand de l’anti-capitalisme régressif. Les requins ont une position analogue dans le bestiaire français.

2 NDT : Alain Greenspan, né en 1926, est un économiste américain. Il fut président de la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, du 11 août 1987 au 31 janvier 2006. Il a été mis en cause lors de la crise des subprimes pour avoir laissé fortement augmenter la masse monétaire à la fin de son mandat, par une politique de taux d’intérêts très bas suivie d’un redressement important des taux directeurs, et pour avoir ignoré des mises en garde concernant le marché des subprimes émanant du conseil de la Réserve fédérale.

3 NDT : Système de retraite nommé d’après Walter Riester, homme politique du SPD et ministre du travail entre 1998 et 2002.